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L’oléoduc de la côte ouest : Carney joue gros, le Québec regarde de loin

Il fallait voir l’image. Mark Carney et Danielle Smith, côte à côte à Calgary le 3 juillet, annonçant ensemble la soumission officielle d’un tracé pour un nouvel oléoduc reliant l’Alberta à la côte sud de la Colombie-Britannique. Deux premiers ministres que tout — idéologie, électorat, vision économique — semblait destiner à l’affrontement perpétuel. Debout ensemble devant les caméras, comme si l’histoire venait de tourner une page.

C’est peut-être le cas. Ou peut-être que Carney vient de signer l’acte le plus périlleux de son premier mandat.

Ce qui a réellement été annoncé

Soyons précis sur ce que représente cette annonce, parce que la couverture médiatique a parfois brouillé les lignes entre l’ambition et le concret.

Ce qui existe aujourd’hui, c’est un tracé soumis au Bureau fédéral des grands projets — pas un permis, pas un financement, pas un coup de pelle. L’Alberta agit comme promoteur du projet en s’associant à Trans Mountain Corporation, la société fédérale, et à Pembina Pipeline. L’échéancier prévoit une désignation comme projet d’intérêt national d’ici octobre 2026 et un début de construction en septembre 2027.

Ces dates sont ambitieuses. Elles sont aussi assorties d’une condition que le gouvernement a mentionnée en passant, sans en faire la manchette : le projet est lié à la réalisation d’un programme de capture et de séquestration du carbone par les producteurs de sables bitumineux. Or ce programme n’est pas encore négocié. Aucune entente formelle n’a été signée avec les producteurs albertains concernés. On annonce donc un pipeline conditionnel à un accord environnemental qui n’existe pas encore. C’est une nuance de taille.

La leçon non apprise de Trans Mountain

Le Canada a une longue et coûteuse expérience des grands projets d’infrastructure pétrolière. Trans Mountain en est l’exemple le plus éloquent : un projet qui devait coûter quelques milliards s’est transformé en gouffre financier de plus de 34 milliards pour les contribuables canadiens, avec des années de contestations judiciaires, d’oppositions communautaires et de dépassements de coûts à répétition.

Carney, lucide sur ce précédent, avait posé une condition claire en novembre dernier : ce nouveau pipeline devra être entièrement financé par le secteur privé. Pas question de répéter l’expérience Trans Mountain avec l’argent public.

C’est une position de principe tout à fait défendable. Mais elle soulève une question fondamentale que les conférences de presse n’ont pas résolue : où est le secteur privé dans tout ça? À ce stade, aucun grand investisseur, aucune pétrolière majeure, n’a formellement annoncé sa participation financière. Les gouvernements ont annoncé le projet; l’industrie, elle, dit encore évaluer les coûts et la viabilité.

Autrement dit, le promoteur officiel du projet est un gouvernement provincial. Le financier attendu n’a pas encore levé la main. Et la première pelletée de terre est annoncée dans quatorze mois. Il y a là un écart entre le discours et la réalité qu’il serait imprudent d’ignorer.

Une logique politique assumée

Plusieurs experts ont souligné que le tracé retenu n’est ni le plus court ni le moins coûteux — c’est celui qui résistera le mieux aux contestations juridiques et favorisera les partenariats avec les communautés autochtones riveraines. C’est une décision pragmatique, mais elle confirme que derrière l’annonce économique se cache avant tout un calcul politique.

Et ce calcul, il faut le nommer franchement. Carney a besoin de l’Ouest canadien. Les tensions entre Ottawa et les provinces des Prairies se sont accumulées pendant des années sous les gouvernements Trudeau — taxe carbone, politique énergétique, sentiment d’exclusion des grandes décisions nationales. Montrer que son gouvernement libéral peut construire des infrastructures pétrolières, c’est envoyer un signal fort à un électorat que les libéraux ont longtemps négligé.

C’est de la politique fédérale cohérente. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Mais quand on gouverne un pays aussi vaste et aussi divisé que le Canada, la cohérence politique et la solidité économique d’un projet ne vont pas toujours de pair.

La contradiction climatique que personne ne veut nommer

Il y a une tension dans la posture de Carney que les images de Calgary ne font que rendre plus visible. Le premier ministre est arrivé au pouvoir avec un profil de banquier central préoccupé par les risques climatiques, architecte de cadres financiers internationaux sur la transition énergétique. Il a multiplié les discours sur la nécessité de décarboner l’économie mondiale.

Et il annonce aujourd’hui, en assumant publiquement que les émissions canadiennes vont augmenter à court terme, un projet d’exportation de pétrole des sables bitumineux vers les marchés asiatiques. Les deux positions ne sont pas irréconciliables en théorie — la transition prend du temps, les revenus pétroliers peuvent financer la décarbonation, etc. Mais en pratique, ce gouvernement n’a pas encore expliqué avec rigueur comment il entend tenir simultanément ses engagements climatiques, ses objectifs de dépenses en défense, ses promesses d’équilibre budgétaire et ses nouvelles ambitions en infrastructures pétrolières.

Quelque chose devra céder. En politique budgétaire comme en physique, on ne peut pas pousser dans toutes les directions à la fois sans perdre de la cohérence.

Le Québec : absent du débat, pas des conséquences

Pendant que Calgary célébrait, Québec regardait de loin. Le gouvernement Fréchette n’a pas commenté l’annonce — ce qui est compréhensible à cent jours d’une élection provinciale où la transition énergétique est un enjeu sensible — mais ce silence a un coût politique réel.

Le Québec n’est pas concerné par ce pipeline de façon directe. Mais il l’est indirectement, et de plusieurs façons. D’abord, en tant que province importatrice nette de pétrole, le Québec sera partiellement tributaire des effets de cette infrastructure sur les prix énergétiques continentaux. Ensuite, en tant que partenaire de la fédération canadienne, il partage les risques financiers de tout projet qui pourrait un jour nécessiter une intervention publique — comme Trans Mountain l’a démontré. Enfin, en tant que société qui a pris des engagements climatiques ambitieux, le Québec a intérêt à ce que les décisions fédérales en matière d’énergie ne viennent pas contredire sa propre trajectoire de décarbonation.

Ne pas peser dans ce débat, c’est laisser à Ottawa et à l’Alberta le soin de définir la politique énergétique nationale — et d’en partager ensuite les factures avec tout le monde.

Ce que 2027 dira de cette annonce

Dans un an, la vérité de cette annonce sera connue. Soit le secteur privé aura confirmé son financement, les consultations autochtones auront progressé sérieusement et la désignation fédérale aura été accordée — et le projet sera réel. Soit les délais auront glissé, les coûts auront gonflé, les investisseurs privés n’auront toujours pas signé — et Calgary 2026 ressemblera rétrospectivement à une grande mise en scène préélectorale.

Carney a pris un risque politique calculé. Il a uni autour d’un projet les deux provinces les plus difficiles à rallier — l’Alberta et la Colombie-Britannique. Il a montré qu’un premier ministre libéral peut parler le langage de l’énergie sans s’effondrer. C’est un accomplissement réel.

Mais les projets ne se construisent pas avec des images. Ils se construisent avec de l’argent, des permis, des partenaires et du temps. Sur ces quatre éléments, le gouvernement Carney a encore beaucoup à livrer.

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