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Ottawa commande, Ottawa improvise : le gouvernement Carney et l’art de l’annonce sans plan

Ce lundi matin, des dizaines de milliers de fonctionnaires fédéraux ont regagné leurs bureaux avec une nouvelle contrainte dans leurs conditions de travail : quatre jours en présentiel au lieu de trois. La directive du Conseil du Trésor était claire, la date connue depuis des mois. Sauf qu’un détail a été négligé au moment de prendre la décision : il n’y a pas suffisamment de place pour tout le monde.

Ce n’est pas une métaphore. C’est la réalité concrète que vivent aujourd’hui plusieurs ministères fédéraux. Le ministère de l’Immigration a dû informer ses employés qu’ils ne travailleraient sur place que trois jours par semaine jusqu’à ce que les espaces manquants soient trouvés. Le ministère des Affaires mondiales est en pleine rénovation et ne peut pas accueillir tout son personnel selon les nouvelles règles. Le ministère responsable des espaces gouvernementaux lui-même — Services publics et Approvisionnement Canada — n’est pas en mesure d’honorer pleinement la directive qu’il est censé appliquer pour l’ensemble de la fonction publique.

On a ordonné le retour au bureau. On n’a pas vérifié si les bureaux existaient.


La genèse d’un cafouillage prévisible

Pour comprendre l’absurdité de la situation, il faut remonter quelques années en arrière. Pendant la pandémie, le gouvernement fédéral a embauché massivement. La taille de la fonction publique a gonflé de plus de 57 000 personnes entre 2020 et aujourd’hui, soit une hausse d’environ 20 %. Pendant ce temps, le même gouvernement s’engageait, dans son budget de 2024, à réduire de moitié son parc immobilier sur dix ans — en vendant ou en louant des espaces jugés sous-utilisés.

Ces deux décisions allaient dans des directions opposées. Davantage d’employés, moins d’espace. Personne ne semble avoir poussé le calcul jusqu’à son terme logique avant d’exiger que tout le monde revienne travailler côte à côte.

Le résultat, c’est le chaos organisé que certains fonctionnaires vivent ce matin. Des gens qui se présentent et n’ont nulle part où s’asseoir. Des ministères qui appliquent la directive à la carte, chacun à son rythme, avec des délais d’adaptation s’étirant jusqu’au 15 septembre pour certains. L’Alliance de la Fonction publique du Canada, qui regroupe l’un des plus grands contingents de fonctionnaires syndiqués, avait prévu exactement cela — et dit avoir été ignorée lors de consultations que d’autres syndicats ont carrément boycottées, estimant qu’elles n’étaient menées que pour la forme.


Une décision politique habillée en gestion

Il serait naïf de réduire ce dossier à un simple problème logistique. La directive de retour au bureau est une décision politique, prise pour des raisons politiques, avec un habillage de gestion.

L’argument officiel met en avant la productivité, la cohésion d’équipe et la qualité du service aux citoyens. Ce sont des arguments valables — le débat sur l’efficacité du télétravail dans la fonction publique est réel et légitime. Mais les syndicats ont posé une question que le gouvernement n’a pas répondue : sur quelles données cette décision repose-t-elle? Le Conseil du Trésor a refusé de partager les études internes sur lesquelles il s’appuyait pour justifier ce virage. On demande aux fonctionnaires de changer leurs habitudes de travail sur la base d’une conviction, pas de données.

Derrière la directive, il y a aussi une pression implicite sur le marché immobilier de la capitale fédérale, qui souffre depuis la pandémie d’une vacance commerciale élevée. Et une volonté politique de montrer que le gouvernement Carney n’est pas celui qui a laissé la fonction publique travailler en pyjama jusqu’à la retraite. Ce sont des motivations compréhensibles. Mais elles auraient dû s’accompagner d’une planification à la hauteur de l’ambition.


Le nucléaire : même logique, même lacune

Le retour au bureau cafouilleux de ce lundi n’est pas un cas isolé. Il illustre un réflexe du gouvernement Carney qui se retrouve dans plusieurs grands dossiers de la semaine.

Prenons l’énergie nucléaire, annoncée en grande pompe il y a deux semaines. Le ministre de l’Énergie Tim Hodgson a dévoilé une stratégie nationale prévoyant jusqu’à dix nouveaux réacteurs au cours des quinze prochaines années, avec la promesse de doubler la capacité électrique du Canada d’ici 2050 et de multiplier par deux les 90 000 emplois du secteur. Un plan d’envergure. Une vision cohérente avec les besoins énergétiques réels du pays, notamment pour alimenter les centres de données et soutenir l’électrification des transports.

Mais voici la phrase que les manchettes n’ont pas mise en gras : la facture potentielle dépasse 100 milliards de dollars, et la stratégie ne précise pas comment ce projet serait financé. Le gouvernement a simplement mentionné la Banque de l’infrastructure du Canada et le Fonds de croissance du Canada comme pistes possibles — deux véhicules financiers dont la capacité combinée est largement insuffisante pour absorber une telle dépense. La politique de financement détaillée est promise pour avril 2027. Soit dix mois après l’annonce.

On annonce le projet. On calcule plus tard.


Un gouvernement qui gère par communiqué

Ces deux exemples — les bureaux vides et les réacteurs sans budget — ne sont pas des accidents administratifs isolés. Ils s’inscrivent dans une tendance lourde que les observateurs commencent à nommer clairement : le gouvernement Carney a une forte propension à annoncer, et une propension nettement plus faible à planifier.

Le pipeline de la côte ouest promis avec une première pelletée de terre en septembre 2027, mais sans financement privé confirmé. L’objectif de 5 % du PIB en dépenses de défense, sans stratégie industrielle publiée. La stratégie de diversification commerciale, sans ententes signées avec les nouveaux marchés ciblés. La réforme de la concurrence promise, sans calendrier précis. La liste est longue.

Carney est un homme de vision. C’est incontestable. Il a su redonner confiance à un électorat qui avait tourné le dos aux libéraux. Il a su rallier des partenaires provinciaux jadis hostiles. Il parle avec autorité des enjeux macroéconomiques mondiaux. Mais gouverner un pays, c’est aussi s’assurer que la directive de retour au bureau soit accompagnée d’un inventaire des bureaux disponibles. C’est un travail moins noble que de lancer une stratégie nucléaire nationale. C’est pourtant là que les gouvernements gagnent ou perdent la confiance concrète des citoyens.


Ce que le Québec devrait en retenir

Pour les Québécois, ces dossiers ne sont pas sans conséquences directes. Une partie importante des fonctionnaires fédéraux qui travaillent à Gatineau — et qui constituent un pilier économique de la région — vivent en ce moment l’incertitude de savoir si leur ministère a ou non les espaces pour les accueillir. Ce n’est pas anodin pour les familles qui ont organisé leur vie autour du télétravail depuis six ans.

Quant à l’énergie nucléaire, le Québec n’a pas de réacteurs existants à agrandir comme l’Ontario, mais il a un intérêt direct dans la capacité électrique nationale, notamment pour les investissements en centre de données et les projets d’électrification industrielle qui regardent vers Hydro-Québec. La question du financement des réacteurs fédéraux n’est donc pas une affaire ontarienne : elle déterminera en partie combien d’espace budgétaire Ottawa aura pour d’autres priorités — y compris celles du Québec.


Annoncer, c’est facile. Livrer, c’est gouverner.

Le test d’un gouvernement ne se mesure pas aux conférences de presse. Il se mesure à ce qui se passe le lendemain, quand les caméras s’éteignent. Ce lundi matin, les caméras étaient pointées ailleurs. Dans les couloirs des ministères fédéraux, des milliers d’employés cherchaient un bureau. Et dans les salles de réunion d’Ottawa, personne ne sait encore comment on paiera les nouveaux réacteurs nucléaires.

Ce n’est pas une crise. C’est un symptôme. Celui d’un gouvernement qui gouverne davantage par l’annonce que par l’exécution. Dans un contexte où la confiance des Canadiens dans leurs institutions publiques n’a jamais été aussi fragile, c’est un luxe que Mark Carney ne peut plus longtemps se permettre.

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