Liam Millar a été recalé du Toronto FC à 10 ans parce qu’il était trop petit. À 13 ans, il partait seul en Angleterre avec son père pour rejoindre l’académie de Fulham. À 25 ans, il entend un craquement dans son genou à Hull. Un an plus tard, il pleure sur la pelouse de Leicester City — de joie. Et maintenant il joue le Mondial à la maison.
par Jean Emmanuel Duchemin | Série Mondial 2026
Il y a une scène, dans une petite maison à une heure de Hull, en Angleterre, un matin ordinaire d’avril 2026, que le journaliste de TSN prend soin de décrire avec précision.
Liam Millar est à la maison avec ses trois jeunes filles. La maison est bruyante, chaotique, pleine de mouvement et de chansons — le genre de désordre magnifique qui définit les jeunes familles. Un monde très loin du terrain de soccer.
Et c’est là, dans ce chaos joyeux, que se trouve maintenant le centre de gravité de sa vie. Pas dans les stades. Pas dans les statistiques. Dans cette maison bruyante.
Il dit : « Je ne suis pas juste un joueur de soccer. Je suis Liam Millar. »
Ça lui a pris un genou explosé et un an de rééducation pour le réaliser.
Brampton, le basketball, et le mur du Toronto FC
Le 27 septembre 1999, Liam Alan Millar naît à Toronto. Mais il grandit à Brampton — la même ville que Cyle Larin, Tajon Buchanan et Richie Laryea. Brampton qui continue de produire des joueurs en série, comme une usine silencieuse et multiculturelle nichée à l’ouest de l’aéroport Pearson.
Son père Alan est né à Oakville, en Ontario. Sa mère Jo-Ann est née à Toronto. C’est une famille de sportifs : son père et son grand-père Malcolm ont tous les deux joué au soccer. Et dans une maison de Brampton, le sport n’est pas une option, c’est le langage commun. Millar joue aussi au basketball — une passion parallèle qui durera plusieurs années.
À quatre ans, il commence au Brampton Youth SC. Deux ans plus tard, au North Mississauga SC. Un gamin rapide, technique, qui adore dribbler.
À dix ou onze ans, il passe un essai au Toronto FC Academy — le club de MLS de sa ville, à quelques kilomètres de chez lui. Le rêve logique d’un gamin de la région.
Il est recalé. Trop petit.
13 ans. L’Angleterre. Seul avec son père.
Recalé à Toronto. Mais pas découragé. Parce que Liam Millar a un atout que beaucoup n’ont pas : des parents qui croient en lui au point de tout réorganiser autour de sa passion.
À 12 ans, une connexion s’établit avec l’académie de Fulham, à Londres. L’offre est sérieuse. Et la décision familiale est radicale : Liam part en Angleterre. Avec son père. Juste eux deux, d’abord — le reste de la famille restera au Canada en attendant.
Son père Alan travaille dans l’industrie cinématographique et télévisuelle comme électricien de plateau — « spark » dans le jargon du milieu. À son actif : plusieurs saisons de Game of Thrones. Oui, le père de Liam Millar a contribué techniquement à une des séries les plus regardées de l’histoire de la télévision. Sa mère Jo-Ann est maquilleuse pour le cinéma et la télévision.
Une famille d’artisans du cinéma et de la télé, qui lâche tout pour emmener son fils jouer au soccer à Fulham, en Angleterre.
La famille finit par se retrouver à Liverpool, quand Liam rejoint l’académie des Reds. Tous ensemble de nouveau, dans une nouvelle ville, dans un nouveau pays.
Liverpool. Steven Gerrard. Jürgen Klopp. Et la FA Cup.
En juillet 2016, à 16 ans, Liam Millar quitte Fulham pour rejoindre l’académie de Liverpool FC. Un des clubs les plus prestigieux du monde, en plein renouveau sous Jürgen Klopp.
Il progresse rapidement dans la hiérarchie des jeunes. Pendant 18 mois, il joue sous les ordres de Steven Gerrard — la légende de Liverpool reconvertie en entraîneur des U18. Son coach de l’académie, Neil Critchley, le décrit comme « parfait pour le pressing offensif de Klopp ».
Il devient le premier Canadien à jouer pour les équipes de jeunesse de Liverpool. En 2017-18, il dispute tous les matchs de l’UEFA Youth League et inscrit deux buts en huit rencontres. Il finit capitaine de l’équipe U23 dans plusieurs matchs.
Le 4 février 2020, il joue sa seule et unique vraie chance avec l’équipe première : un match de FA Cup contre Shrewsbury Town, titulaire pendant 82 minutes. Liverpool gagne 1-0.
Ce sera son seul et unique match avec la première équipe de Liverpool. Il part en prêt — Kilmarnock en Écosse, puis Charlton Athletic en League One — avant de signer définitivement à FC Bâle en juillet 2021 pour 1,3 million de livres.
Bâle, la Coupe de Suisse, et le match contre Liverpool
À Bâle, quelque chose se stabilise enfin. Millar s’installe, joue régulièrement, découvre la Super League suisse et l’Europe. Sa première saison : 46 matchs toutes compétitions, 10 buts, 5 passes décisives.
En mai 2022, il remporte la Coupe de Suisse avec Bâle — son premier trophée professionnel. Il avait eu beau passer par l’académie d’un des clubs les plus titrés d’Angleterre, c’est en Suisse qu’il soulève sa première coupe.
Anecdote savoureuse : lors de sa première saison à Bâle, il affronte Liverpool en Ligue Europa Conférence. Le club où il a grandi, où il a rêvé, où il a passé cinq ans — de l’autre côté du terrain. Bâle perd les deux matchs. Mais Millar, lui, est sur le terrain.
Après deux saisons à Bâle, il rejoint Preston North End, puis signe à Hull City en Championship — la deuxième division anglaise, un niveau réputé parmi les plus exigeants d’Europe par la densité et le rythme des matchs.
Le craquement. Hull City contre Burnley. Octobre 2024.
Un match ordinaire. Un mouvement ordinaire. Millar prend le ballon, se faufile entre deux défenseurs. Un pivot. Un geste qu’il a exécuté des milliers de fois.
Et là : un grand craquement.
Il le raconte à TSN : « J’ai essayé de pivoter, et mon genou… j’ai juste entendu un grand craquement. »
Il se relève. Il court, même. Il revient brièvement sur le terrain. Mais son genou est instable, « qui part dans tous les sens », comme il dit. Il comprend que quelque chose de grave vient de se passer.
Le diagnostic tombe quelques jours plus tard. Ligament croisé antérieur déchiré. Deux ménisques endommagés. Déchirure de grade 2 du ligament latéral interne. Quatre structures ligamentaires compromises en un seul pivot.
Durée d’absence estimée : au moins un an.
Onze mois dans sa tête
Pour beaucoup de sportifs, une blessure longue durée, c’est une pause forcée. Pour Liam Millar, ça a été quelque chose de plus profond.
Il le dit clairement au journaliste de TSN : « Je pense que jusqu’à ce que je me blesse au genou, c’est probablement qui je voyais dans le miroir » — sous-entendu : juste un joueur de soccer. Pas un père. Pas un mari. Pas un être humain complet.
Onze mois à la maison. Sa femme Daniela — une ancienne joueuse de hockey sur glace universitaire aux États-Unis — présente. Ses trois filles — Reina, Valencia et Summer Willa — présentes. Et progressivement, une révélation simple mais difficile à intégrer pour un sportif professionnel : les gens qui l’aiment le plus s’en fichent complètement qu’il joue au soccer ou pas.
« Mes enfants, ma femme, ma famille, personne ne se préoccupe de si je joue au soccer ou non. Ils m’aiment pour ce que je suis. »
Les larmes de Leicester
21 octobre 2025. Presque un an jour pour jour après la blessure. Hull City affronte Leicester City.
Liam Millar entre en jeu. C’est son premier match titulaire depuis le craquement. Il marque le premier but de la victoire 2-1.
En célébrant, il pleure.
Il s’en souvient : « Je pleurais juste. »
Ce n’est pas que de la joie sportive. C’est la reconnaissance d’un chemin parcouru. D’une identité reconstruite. D’un homme qui a compris, dans une maison bruyante et chaotique avec ses trois filles, qu’il était plus que la somme de ses dribbles.
Le Mondial, en joker de luxe
Le 12 juin 2026, face à la Bosnie-Herzégovine à Toronto, Liam Millar offre à l’équipe de Jesse Marsch l’une de ses meilleures performances dans le match nul 1-1 : six duels gagnés, deux dribbles réussis, une menace constante sur son couloir gauche jusqu’à sa sortie à la 61e minute.
Il n’est pas titulaire indiscutable. Il y a Tajon Buchanan, Ali Ahmed, Jacob Shaffelburg pour se disputer les ailes. Mais Millar apporte quelque chose de différent — un joueur qui peut changer un match en quinze minutes, une vitesse de croisière que les défenseurs adverses n’anticipent pas.
Le gamin de Brampton recalé à Toronto FC parce qu’il était trop petit, qui a tout recommencé à Fulham à 13 ans, qui a tout donné à Liverpool sans jamais vraiment jouer, qui s’est reconstruit en Écosse, en Suisse, en Angleterre, et qui a entendu son genou craquer sur un pivot anodin en octobre 2024 — ce gamin joue maintenant le Mondial dans le pays qui l’a vu grandir.
« Je ne suis pas juste un joueur de soccer. Je suis Liam Millar. »
Et ça, aucune blessure ne peut lui enlever.