Il y a quinze mois, Mark Carney est arrivé au pouvoir en promettant de régler la guerre tarifaire avec Washington. Il se présentait comme le négociateur idéal, ancien gouverneur de banque centrale, connu des marchés financiers internationaux, respecté des grandes capitales. Le Canada avait enfin son homme de la situation.
Quinze mois plus tard, le portrait est plus nuancé que la promesse. Washington frappe plus fort qu’à l’arrivée de Carney. Les surtaxes de cinquante pour cent restent à dix-huit jours d’entrer en vigueur. Et le Canada a entre-temps ajouté une nouvelle complication à son dossier commercial déjà chargé : une entente partielle avec la Chine qui a mis Washington dans une colère spectaculaire et qui soulève des questions légitimes sur la cohérence de la stratégie canadienne.
Il est temps de faire un bilan honnête.
L’entente avec Pékin : ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas
Commençons par rétablir les faits, parce que l’entente Canada-Chine a été à la fois survendue par ses défenseurs et caricaturée par ses adversaires.
Ce que le Canada a conclu avec Pékin en janvier 2026 n’est pas un accord de libre-échange. Carney lui-même l’a dit explicitement et à plusieurs reprises. C’est une entente sectorielle qui a permis d’abaisser le tarif applicable à un contingent de quarante-neuf mille véhicules électriques chinois, de cent pour cent à six virgule un pour cent, soit un retour aux niveaux de 2023. En échange, la Chine a accepté de réduire ses droits sur le canola canadien, les homards, les crabes et les pois, et de lever plusieurs barrières commerciales qui pénalisaient les exportateurs agricoles canadiens depuis des années.
Pour les agriculteurs de l’Ouest canadien qui voyaient leurs exportations de canola vers la Chine s’effondrer depuis des années, c’est une victoire réelle et concrète. La valeur des exportations agricoles canadiennes vers la Chine représente des milliards de dollars et des dizaines de milliers d’emplois ruraux. Ces gains ne sont pas abstraits.
Mais le problème ne réside pas dans ce que l’entente est. Il réside dans ce qu’elle signifie aux yeux de Washington, et dans le moment choisi pour la conclure.
Le contexte qui rend tout plus compliqué
L’administration Trump n’a pas réagi à l’entente Canada-Chine parce qu’elle oppose un principe de neutralité commerciale. Elle y a réagi parce qu’elle menace directement l’un de ses objectifs centraux dans la renégociation de l’ACEUM.
Ce que Washington veut obtenir dans cette révision, c’est des règles d’origine plus strictes qui empêchent la Chine de contourner les barrières commerciales américaines en faisant transiter ses produits par le Canada ou le Mexique. C’est une préoccupation légitime et documentée. Dans le secteur automobile en particulier, les États-Unis redoutent que des véhicules assemblés partiellement en Chine puis finalisés au Canada ou au Mexique accèdent au marché américain à tarif préférentiel sous couvert de l’ACEUM.
En abaissant ses tarifs sur quarante-neuf mille véhicules électriques chinois, le Canada a envoyé un signal que Washington a interprété — peut-être avec excès, mais pas sans fondement — comme une invitation à faire exactement ce qu’il cherche à prévenir. Trump a répondu avec sa brutalité habituelle, menaçant des droits de douane de cent pour cent sur tous les produits canadiens si l’entente devait se concrétiser pleinement.
Carney a rétorqué que le Canada respecte ses engagements envers l’ACEUM, qu’il n’envisage aucun accord de libre-échange avec la Chine, et que quarante-neuf mille véhicules représentent moins de trois pour cent du marché canadien. Ce sont des arguments techniques valides. Ils ne répondent pas à la vraie préoccupation américaine, qui est stratégique et non arithmétique.
La contradiction centrale de la politique Carney
Ce que cet épisode révèle avec une clarté inconfortable, c’est la tension fondamentale au cœur de la stratégie canadienne depuis quinze mois.
Carney veut simultanément conclure une nouvelle entente avec Washington et se rapprocher de Pékin. Il veut à la fois rassurer les Américains sur la fiabilité du Canada comme partenaire et envoyer un message aux marchés mondiaux que le Canada ne dépend plus exclusivement des États-Unis. Il veut défendre la souveraineté commerciale canadienne tout en maintenant l’accès au marché américain qui fait vivre soixante-quinze pour cent de ses exportations.
Ces objectifs ne sont pas tous incompatibles. Mais leur poursuite simultanée, sans une hiérarchisation claire et sans une communication cohérente, produit exactement le résultat que décrit une analyse récente du dossier : Ottawa affirme vouloir rétablir la relation avec Washington tout en envoyant presque constamment le message que le Canada prépare son éloignement des États-Unis.
Cette ambiguïté stratégique a un coût que les entreprises canadiennes paient directement. Quand on ne sait pas si le Canada se rapproche ou s’éloigne de Washington, on n’investit pas. On attend. Et pendant qu’on attend, les carnets de commandes se vident, les projets d’expansion sont gelés, et les travailleurs restent dans l’incertitude.
Ce que la diversification commerciale peut — et ne peut pas — accomplir
Il serait injuste de ne pas reconnaître les progrès réels de la stratégie de diversification. Les exportations canadiennes vers des marchés non américains ont augmenté de dix-huit à vingt-quatre virgule trois milliards de dollars entre mars 2025 et mars 2026. L’entente avec les Émirats arabes unis vient d’être conclue. L’AECG avec l’Union européenne continue d’être approfondi. Ces avancées sont réelles.
Mais elles ne changent pas la structure fondamentale de la vulnérabilité canadienne à court terme. Les exportations vers les États-Unis représentent toujours plus des deux tiers des exportations canadiennes totales. Les chaînes d’approvisionnement — dans l’automobile, l’aluminium, le bois d’œuvre, les produits manufacturés — sont intégrées continentalement de façon organique, sur des décennies, avec des investissements de capital fixes qui ne se réorientent pas en quelques trimestres.
Diversifier vers la Chine, l’Europe ou les Émirats, c’est construire l’avenir. C’est nécessaire et urgent. Mais ça ne règle pas la crise du 20 août. Et confondre les deux — présenter la diversification à long terme comme une réponse à la pression tarifaire à court terme — c’est induire les Canadiens en erreur sur la nature et le calendrier des solutions disponibles.
Le Québec dans l’étau
Pour le Québec, cette triangulation Canada-États-Unis-Chine a des conséquences directes et contradictoires.
L’entente sur le canola profite essentiellement aux producteurs agricoles de l’Ouest. Le Québec n’est pas un grand producteur de canola. Il ne bénéficie pas directement de ce gain.
Par contre, la réaction américaine à l’entente — la menace de tarifs à cent pour cent sur tous les produits canadiens — touche directement les exportateurs québécois d’aluminium, de meubles, de produits laitiers et de bois d’œuvre. Ce sont des secteurs québécois qui n’ont aucun lien avec les véhicules électriques chinois ni avec le canola de Saskatchewan — et qui se retrouvent néanmoins dans la ligne de mire américaine parce qu’Ottawa a conclu une entente dont ils ne tirent aucun bénéfice.
C’est l’expression la plus concrète de la limite du fédéralisme canadien dans la gestion des crises commerciales : Ottawa négocie pour l’ensemble du pays, mais les bénéfices sont inégalement distribués et les risques ne le sont pas moins.
Quinze mois après la promesse : où en sommes-nous vraiment?
Carney promettait de régler la guerre tarifaire avec Trump. Quinze mois plus tard, la guerre tarifaire est plus intense qu’à son arrivée. Les surtaxes sectorielles sur l’acier, l’aluminium et l’automobile n’ont pas bougé. De nouvelles surtaxes de cinquante pour cent menacent d’entrer en vigueur dans dix-huit jours. Et la dernière fois que Carney et Trump se sont parlé en face à face, c’était en décembre — lors du tirage de la Coupe du monde de soccer.
Ce bilan n’est pas entièrement de la faute de Carney. Trump est un interlocuteur délibérément imprévisible qui change ses exigences chaque semaine. Les outils juridiques américains se multiplient plus vite que les tribunaux ne peuvent les invalider. Et le Canada, avec ses contraintes constitutionnelles, ses dynamiques provinciales et son économie profondément intégrée avec celle des États-Unis, n’a pas la flexibilité d’un petit État qui peut pivoter rapidement.
Mais une partie du problème est autoinfligée. La stratégie d’ambiguïté entre Washington et Pékin a compliqué des négociations déjà difficiles. Le manque de transparence sur les concessions faites — comme celle du pont Gordie-Howe — a érodé la confiance des Canadiens dans leur propre gouvernement. Et la tendance à annoncer des projets majeurs sans cadre financier détaillé a créé un climat de flou qui n’aide ni les investisseurs ni les travailleurs à planifier leur avenir.
Il reste dix-huit jours avant le 20 août. LeBlanc est à Washington. Les négociations continuent. Un accord partiel est possible. Mais quel qu’en soit le résultat, il sera temps, après le 20 août, d’avoir une conversation franche avec les Canadiens sur ce que la stratégie commerciale de ce gouvernement a vraiment accompli — et sur ce qu’elle n’a pas encore réussi à obtenir.
Cette conversation-là, ni Carney ni ses adversaires n’ont encore eu le courage de la tenir vraiment.



