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Charlottetown : l’unité canadienne, un muscle qui s’atrophie

Ils ont posé pour la photo. Ils ont déclaré faire front commun. Ils ont prononcé les mots qu’on attend d’eux dans ces moments — solidarité, résilience, détermination. Et puis ils sont rentrés chez eux avec leurs dossiers respectifs, leurs calculs électoraux et leurs priorités provinciales.

Le Conseil de la fédération de Charlottetown 2026 est terminé. Son bilan peut tenir en deux phrases : les provinces ont dit la même chose sur les tarifs, et très peu de la même chose sur tout le reste. C’est, en somme, une définition assez précise de l’état de la fédération canadienne en ce mois de juillet.

La santé : unanimité sans chiffres, solidarité sans engagement

La grande revendication qui a émergé hier de la conférence de presse finale est prévisible, répétée à chaque sommet des premiers ministres depuis vingt ans, et aussi floue aujourd’hui qu’elle l’était la première fois : les provinces réclament davantage de financement fédéral pour la santé.

Christine Fréchette a porté ce message avec ses homologues. Le mot d’ordre est uniforme : le fédéral doit augmenter massivement le Transfert canadien en matière de santé, le financement doit être prévisible et durable, les provinces ont besoin de certitude pour planifier leurs systèmes. Tout le monde est d’accord. Doug Ford est d’accord. David Eby est d’accord. Scott Moe est d’accord.

Sauf que personne n’a mis de chiffre sur la table. Pas de cible, pas de montant, pas d’échéancier. Une demande unanime sans précision quantifiable n’est pas une position de négociation. C’est un vœu pieux formulé en chœur. Ottawa le sait. Les provinces le savent. Et pourtant, le rituel se répète d’année en année, sommet après sommet.

Ce n’est pas un reproche aux premiers ministres — c’est le reflet d’une structure constitutionnelle qui rend extraordinairement difficile de transformer des demandes interprovinciales en engagements concrets. Mais quand on constate que la principale revendication intérieure d’une réunion de crise sur les tarifs est une formule aussi peu contraignante, on mesure à quel point la mécanique du fédéralisme canadien reste grippée sur ses propres axes.

Churchill Falls : le dossier qui surgit de nulle part — et qui dit tout

C’est peut-être la nouvelle la plus surprenante de ce sommet, et certainement celle qui a le moins reçu l’attention qu’elle mérite.

En marge des discussions sur les tarifs et la santé, Christine Fréchette a rencontré son homologue terre-neuvien Tony Wakeham pour parler de Churchill Falls — ce complexe hydroélectrique du Labrador dont le contrat centenaire entre Hydro-Québec et Nalcor a été au cœur de l’une des relations interprovinciales les plus conflictuelles de l’histoire canadienne. Les deux premiers ministres se disent confiants de pouvoir conclure une entente dans les prochaines semaines.

Si cette entente se matérialise, ce sera un événement historique. Pas seulement parce qu’elle mettra fin à des décennies de contentieux entre deux provinces qui se regardaient de travers sur ce dossier depuis 1969. Mais parce qu’elle représenterait, pour le Québec, un accès potentiel à des gigawattheures supplémentaires d’électricité propre au moment précis où la province en manque cruellement — et alors qu’Hydro-Québec vient d’adopter une stratégie jugée trop conservatrice pour développer de nouvelles capacités.

Il y a cependant une ombre sur ce tableau : Fréchette elle-même a mis en garde contre ce qui arriverait en cas de changement de gouvernement. Si les élections du 5 octobre portent le PQ au pouvoir, une entente négociée par la CAQ pourrait être remise en question. Ce n’est pas une menace politique — c’est une réalité constitutionnelle. Mais en disant cela publiquement, la première ministre a transformé Churchill Falls en argument électoral. Un dossier technique de plusieurs milliards de dollars vient d’entrer dans la campagne préélectorale par la grande porte.

Les tarifs : deux semaines pour tout changer

Sur le dossier qui a dominé les deux journées de Charlottetown, la situation peut se résumer ainsi : tout le monde est d’accord pour résister, personne ne s’entend sur comment.

Ford veut riposter immédiatement. Eby refuse catégoriquement tout retour des alcools américains en magasin. Fréchette analyse et réserve sa position. Moe appelle à l’unité derrière Ottawa. Smith reste discrète derrière ses exclusions tarifaires sur l’énergie. Ces positions sont toutes défendables dans leur logique respective. Ensemble, elles dessinent un front commun qui ressemble davantage à un patchwork de calculs provinciaux distincts qu’à une stratégie nationale cohérente.

Or, c’est précisément une stratégie nationale cohérente que les deux prochaines semaines vont exiger. Carney et Trump se sont entendus pour intensifier les négociations sur l’ACEUM dans ce délai. Ce qui veut dire que d’ici le 6 août environ, Ottawa devra arriver à la table de négociation avec une position claire sur les trois griefs que Washington invoque pour justifier ses nouvelles surtaxes : le boycott des alcools américains dans les épiceries et dépanneurs provinciaux, la gestion de l’offre dans le secteur laitier, et les quotas sur certains véhicules américains.

Sur ces trois points, le fédéral ne peut pas agir seul. Les alcools sont gérés par les sociétés provinciales d’État. La gestion de l’offre est un système dont les producteurs laitiers — particulièrement québécois — sont les bénéficiaires directs et les défenseurs les plus acharnés. Les quotas automobiles touchent l’Ontario au premier chef.

Carney a besoin des provinces pour négocier avec Washington. Or, les provinces ne lui ont pas donné, à Charlottetown, le mandat clair dont il avait besoin. L’unité affichée pour les caméras ne s’est pas traduite en autorisation politique de bouger sur les dossiers sensibles. C’est la limite structurelle de cette fédération dans les moments de crise externe : tout le monde dit vouloir résister ensemble, mais chacun garde le veto sur les concessions qui touchent son propre terrain électoral.

Ce que Charlottetown révèle sur nous-mêmes

Il serait injuste de conclure que ce sommet n’a servi à rien. Les premiers ministres se sont parlé, ont coordonné leurs messages, ont posé les bases d’une réponse commune. Churchill Falls, inattendu et potentiellement historique, a émergé. Les discussions sur la santé, si vagues soient-elles, ont au moins permis de consolider une position commune avant la rencontre avec Carney aujourd’hui.

Mais Charlottetown 2026 a aussi confirmé quelque chose de plus profond sur la nature de la fédération canadienne à ce moment précis de son histoire. Quand une crise commerciale extérieure frappe le pays, les provinces convergent sur les principes et divergent sur les solutions. Quand une crise sociale intérieure se pose — la santé, le logement, l’itinérance — elles réclament de l’argent sans s’engager sur des cibles. Et quand un dossier interprovincial historique comme Churchill Falls s’offre comme opportunité de coopération, il se retrouve immédiatement enveloppé dans les calculs d’une campagne électorale imminente.

La fédération canadienne n’est pas en crise d’existence. Elle est en crise d’efficacité. Ce n’est pas dramatique. Mais c’est chroniquement préoccupant, dans un monde où l’efficacité est devenue une condition de survie économique.

Carney est arrivé à Charlottetown aujourd’hui pour rencontrer ses homologues provinciaux en personne. Il cherche une unité qu’il n’a pas tout à fait obtenue par visioconférence. Les 29 jours qu’il reste avant l’entrée en vigueur des nouvelles surtaxes américaines lui laissent peu de marge pour chercher longtemps.

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