Lundi soir le conseil des ministres du Québec s’est réuni en rencontre virtuelle. La CAQ n’aurait rien fait pour préparer les entreprises québécoises à la guerre tarifaire : c’est ce que l’opposition martèle depuis des semaines. Mais ce lundi soir, le gouvernement Fréchette a répondu avec deux gestes concrets qui méritent d’être examinés avec précision.
Ce que Fréchette a obtenu d’Ottawa et ce que Québec décrète ce lundi définissent ensemble la nature de la réponse provinciale à la guerre commerciale, et ils méritent d’être jugés non pas sur leurs intentions, mais sur leur portée réelle.
Le décret sur les appels d’offres : la réponse structurelle
Le conseil des ministres a adopté un décret pour que l’État réserve des appels d’offres aux entreprises ayant un établissement au Québec et au Canada.
C’est la mesure la plus structurellement significative de ce lundi soir. Un décret qui réserve les appels d’offres de l’État québécois aux entreprises établies au Québec et au Canada, c’est une politique d’achat local qui a une portée bien supérieure à un programme d’aide d’urgence.
Mettons cela en perspective. L’État québécois, soit le gouvernement provincial, les sociétés d’État et les réseaux de la santé et de l’éducation, est l’un des plus grands acheteurs de biens et de services au Québec. Ses appels d’offres représentent des sommes considérables chaque année en contrats pour des fournitures, des équipements, des services professionnels et des travaux de construction. Réserver ces contrats aux entreprises établies au Québec et au Canada, c’est créer une demande captive pour les producteurs locaux, une réponse directe aux tarifs américains qui ferment le marché des États-Unis aux exportateurs québécois.
Les mesures d’achat local mises en place par le gouvernement Fréchette lundi soir dans la foulée de la guerre commerciale avec les États-Unis injecteront 1,5 milliard de dollars supplémentaires sur quatre mois dans l’économie québécoise.
Un milliard et demi de dollars en quatre mois. C’est substantiel. C’est mesurable. Et c’est le type d’intervention qui répond directement aux entreprises manufacturières québécoises qui ont perdu des marchés américains et qui cherchent à compenser avec des contrats gouvernementaux locaux.
Mais il faut nommer aussi la limite de cette approche. Le marché intérieur québécois ne peut pas remplacer le marché américain. L’aluminium du Saguenay ne se vend pas à Hydro-Québec : il se vend dans des alliages automobiles, aéronautiques et de construction à des clients internationaux. Le bois d’œuvre des régions part dans la construction résidentielle américaine, pas dans les épiceries de Saint-Hyacinthe. Pour ces secteurs, l’achat local est un amortisseur partiel, pas une solution de rechange.
Les ajustements obtenus d’Ottawa : ce que Fréchette a réellement gagné
Le gouvernement Fréchette a dit lundi avoir obtenu satisfaction d’Ottawa pour l’adoption de représailles plus ciblées contre les États-Unis et d’un soutien pour les entreprises québécoises qui seront affectées.
Cette déclaration mérite d’être décodée avec soin, parce que la lettre sur laquelle elle s’appuie dit en réalité moins que ce que la formulation gouvernementale laisse entendre.
Dans une lettre transmise au ministre de l’Économie Bernard Drainville et rendue publique lundi, le ministre fédéral des Finances, François-Philippe Champagne, assure que le développement de la liste des contre-mesures « a été fait avec soin », en détaillant ce qui était prévu, sans toutefois parler d’ajouts ou de nouveaux ajustements consentis au Québec. Ce n’est pas une promesse de protection sectorielle : c’est une description du processus par lequel la liste a été bâtie. La lettre confirme par ailleurs que les entreprises qui doivent importer des biens et matières en provenance des États-Unis désormais frappés par les nouveaux droits de douane canadiens pourront obtenir une remise fédérale équivalente au montant supplémentaire qu’elles doivent payer, une mesure de soutien réelle, mais distincte d’un « ajustement » de la liste elle-même.
Cette nuance a d’ailleurs été relevée du côté fédéral : des sources à Ottawa ont laissé entendre que la liste des contre-mesures n’a pas changé depuis le 26 août, ce qui suggère qu’il s’agit davantage de clarifications et de confirmations sur les produits couverts que de véritables concessions arrachées par Québec. Autrement dit, des voix au fédéral ont contredit l’interprétation de Mme Fréchette voulant qu’Ottawa ait « pris en considération [ses] demandes » et « ajusté le tir ».
La liste des produits visés par les contre-mesures canadiennes n’était d’ailleurs pas une inconnue à la veille de son entrée en vigueur : elle avait été rendue publique dès le 25 août, avec un ajustement mineur annoncé le 26 août, soit le retrait du poisson et des fruits de mer, remplacés par d’autres produits. Ce qui restait flou lundi soir n’était donc pas le contenu de la liste, mais bien l’ampleur réelle des concessions que le Québec affirme avoir obtenues pour protéger ses entreprises les plus exposées.
La différence entre une lettre de confort diplomatique et des modifications substantielles à la liste des contre-tarifs est la question que les entreprises québécoises, les syndicats et les partis d’opposition vont continuer de poser dans les prochains jours.
La politique des appels d’offres : précédents et risques
Réserver les appels d’offres gouvernementaux aux entreprises locales n’est pas une nouveauté. Ottawa l’avait lui-même fait en décembre 2025 avec sa politique « Achetez canadien », qui privilégie les fournisseurs et le contenu canadiens dans certains marchés fédéraux. Et dans la foulée des contre-tarifs, le fédéral a également renforcé cette orientation.
Mais ce type de politique a des effets secondaires que le gouvernement Fréchette doit avoir anticipés.
D’abord, le risque de représailles ou de contentieux. L’ACEUM, même dans sa version actuelle et sous tension, contient des règles sur les marchés publics qui limitent la capacité des gouvernements signataires de discriminer contre les soumissionnaires étrangers dans les contrats dépassant certains seuils. Une politique qui réserve systématiquement les appels d’offres aux entreprises québécoises et canadiennes pourrait être contestée, par les entreprises américaines exclues ou par Washington dans le cadre des mécanismes de règlement de différends de l’accord. La portée exacte de cette exposition juridique, soit les seuils et les chapitres de l’ACEUM réellement en jeu, reste à préciser.
Ensuite, le risque de réduction de la concurrence et de hausse des coûts. Les appels d’offres ouverts à la concurrence internationale produisent généralement de meilleurs prix pour l’État, et donc pour le contribuable. En les restreignant aux entreprises locales, on accepte potentiellement de payer davantage pour les mêmes biens et services. Ce surcoût est une forme de subvention implicite aux producteurs locaux, légitime dans le contexte d’une guerre commerciale, mais qu’il faut reconnaître pour ce qu’il est.
Enfin, il y a la question de la durée. Cette politique est adoptée en contexte de guerre commerciale aiguë. Mais les décrets gouvernementaux ont une façon de perdurer au-delà de la crise qui les a motivés. Si les contre-tarifs sont levés demain, une hypothèse hautement improbable mais théoriquement possible, le gouvernement devra-t-il revenir sur ce décret? Et s’il le maintient, comment justifiera-t-il une discrimination dans les marchés publics en l’absence de crise commerciale active?
Ce que le 8 septembre change
À 0 h 01, dans la nuit du 7 au 8 septembre, les contre-tarifs canadiens sont entrés en vigueur, une riposte dollar pour dollar à la plus récente salve tarifaire américaine.
Ce n’est pas une victoire. Ce n’est pas une défaite. C’est une nécessité : la reconnaissance que la retenue permanente n’avait pas produit les résultats escomptés, et que le Canada devait montrer qu’il est capable d’infliger des coûts réels à son interlocuteur américain.
Mais ce que le 8 septembre change aussi, c’est la nature de la campagne électorale québécoise. À partir de maintenant, la guerre commerciale n’est plus seulement une menace américaine que les partis commentent de l’extérieur. C’est une réalité bilatérale active : des contre-tarifs canadiens qui frappent des produits américains importés au Québec, une pression à la hausse possible sur certains prix dans les supermarchés et les quincailleries, et des représailles américaines potentielles supplémentaires en réponse aux représailles canadiennes.
Ce que ce lundi soir dit de la campagne
La onzième journée de campagne officielle s’est achevée sur deux décisions gouvernementales réelles, soit un décret sur les appels d’offres et des mesures d’achat local à 1,5 milliard sur quatre mois, qui ne sont pas des promesses électorales vagues, mais des gestes concrets aux effets mesurables.
C’est une différence importante avec les premières semaines de campagne, où le gouvernement sortant semblait naviguer davantage dans le registre des annonces symboliques que des interventions structurelles. Le décret de ce soir est une intervention réelle dans l’économie réelle.
La question que les prochaines semaines vont résoudre, et que le débat des chefs du 23 septembre devrait clarifier davantage, est celle-ci : les Québécois considèrent-ils que ce gouvernement a fait suffisamment, suffisamment tôt, pour préparer l’économie québécoise à la guerre commerciale? Cette évaluation se fera aussi dans un contexte budgétaire serré : le Québec se dirige vers un déficit de 7,7 milliards de dollars en 2026-2027, et la vérificatrice générale a prévenu que le prochain gouvernement devra combler un manque à gagner de près de 5 milliards de dollars d’ici trois ans s’il veut maintenir les services et revenir à l’équilibre budgétaire, un rappel que les nouvelles mesures annoncées ce soir ne sont pas sans coût d’opportunité.
La CAQ n’aurait rien fait pour préparer les entreprises québécoises à la guerre tarifaire : c’est la critique de l’opposition. Le gouvernement répond ce soir avec 1,5 milliard en achat local, un décret sur les marchés publics et des ajustements obtenus d’Ottawa sur les contre-tarifs, des ajustements dont la portée exacte reste toutefois contestée par des sources fédérales elles-mêmes.
Les électeurs trancheront le 5 octobre. Ils ont maintenant, pour la première fois depuis le déclenchement de la campagne, quelque chose de concret à évaluer.



