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À quelques jours des débats des chefs : ce que la campagne a réussi à dire, et ce qu’elle n’a pas encore dit

Ce dimanche 13 septembre, la campagne aborde trois débats télévisés qui rythmeront les deux prochaines semaines : TVA le 15 septembre, Noovo/Crave le 16 septembre, puis le grand débat de Radio-Canada le 23 septembre, probablement le moment le plus regardé de toute la campagne. Il est temps de faire un bilan honnête de ce que dix-sept jours de campagne officielle ont produit.

Ce bilan n’est pas accablant. Il n’est pas non plus triomphant. C’est le bilan d’une campagne qui s’est déroulée dans un contexte exceptionnel : guerre commerciale active, contre-tarifs en vigueur, pétrole au-dessus de 100 $ le baril, inflation qui alimente les questions sur la politique monétaire. Elle a parfois réussi à dépasser la gestion de l’urgence pour toucher à des questions plus fondamentales. Parfois seulement.

Ce que les sondages révèlent, et ce qu’ils cachent

«Protectionnistes et anti-immigration» : ces deux qualificatifs ne s’appliquent pas de la même façon à tous les partis en tête des sondages. Le PQ de St-Pierre Plamondon est souverainiste et nationaliste, ce qui n’est pas du protectionnisme au sens économique classique, même si son programme prévoit une politique migratoire plus restrictive dans un Québec indépendant. La CAQ de Christine Fréchette a mis en place depuis son arrivée à la tête du parti, en avril, une politique migratoire plus restrictive et maintient la gestion de l’offre comme bouclier contre la concurrence agricole américaine.

Ce que ce signal électoral dit sur le fond, c’est que les Québécois qui sont les plus mobilisés par la campagne actuelle sont ceux dont les préoccupations s’articulent autour de la protection : protection de la langue, des emplois, de l’identité culturelle, du niveau de vie. Ce n’est pas du repli sur soi pathologique. C’est la réaction documentée et prévisible d’une société qui a absorbé trop de chocs simultanés, soit la pandémie, l’inflation, la guerre commerciale et la démographie déclinante. Elle cherche des candidats qui lui promettent de la stabilité plutôt que de l’aventure.

Le PLQ et la taxe de bienvenue : une promesse qui dit beaucoup

Le PLQ abolirait les mesures de la CAQ sur la «taxe de bienvenue» et sur la détaxation de certains produits d’épicerie, selon un cadre financier présenté par le chef libéral Charles Milliard.

Cette annonce illustre la stratégie que le PLQ a choisie dans la dernière ligne droite de la campagne. Plutôt que de se positionner sur la guerre commerciale ou la souveraineté, des terrains où il ne peut pas se distinguer favorablement, Milliard attaque le bilan concret de la CAQ sur des mesures qui touchent directement les ménages.

La taxe de bienvenue, soit le droit de mutation immobilière, est une taxe que les acheteurs de propriété paient au moment de la transaction. La CAQ, sous Christine Fréchette, avait mis en place un crédit d’impôt remboursant ces droits pour les premiers acheteurs, une mesure évaluée à environ 140 millions de dollars par année. Milliard dit que ce mécanisme est mal ciblé et qu’il l’abolirait.

Quant à la TVQ, la CAQ a retiré la taxe de vente sur une liste précise de produits jugés de première nécessité, notamment les mouchoirs, le papier hygiénique et les fruits et légumes prédécoupés, et non sur l’ensemble des achats d’épicerie. Milliard propose de rétablir la taxe sur ces produits, une mesure qu’il juge peu ciblée puisqu’elle profite à tous les ménages indépendamment de leur revenu.

Ces deux positions ont une logique interne cohérente : elles s’inscrivent dans un cadre financier libéral qui mise sur un retour au déficit zéro en misant sur la rigueur budgétaire plutôt que sur de nouvelles dépenses ciblées. Elles disent aussi quelque chose sur la difficulté du PLQ à trouver son espace dans cette campagne : un parti qui promet d’abolir des mesures de son adversaire doit être capable d’expliquer clairement ce qu’il mettra à la place, et ces explications, jusqu’à présent, n’ont pas toujours été formulées avec la précision suffisante pour convaincre des électeurs qui veulent des réponses concrètes et finançables.

L’inflation et la politique monétaire : une pression déjà présente, pas un choc à venir

L’inflation continue de nourrir les discussions sur l’orientation de la politique monétaire nord-américaine. Deux banques centrales sont concernées, mais pas au même rythme.

La Réserve fédérale américaine tient sa réunion des 15 et 16 septembre, donc dans les tout prochains jours, et l’annonce de sa décision est attendue le 16 en après-midi. Une éventuelle hausse des taux américains pourrait exercer une pression sur le dollar canadien et compliquer, à terme, les arbitrages de la Banque du Canada.

Mais il faut être précis sur le calendrier : la Banque du Canada a déjà tenu sa propre réunion le 2 septembre, où elle a maintenu son taux directeur à 2,25 % pour un septième mois consécutif. Sa prochaine décision n’est prévue que le 28 octobre, soit après le scrutin du 5 octobre. Autrement dit, quoi que décide la Fed cette semaine, il n’y aura pas de réponse immédiate de la Banque du Canada pendant la campagne : la pression, si elle se matérialise, ne se traduira en décision concrète qu’après le vote.

Cela ne change rien au fond du problème pour les ménages : les millions de Canadiens dont les hypothèques arrivent à renouvellement cet automne composent avec des taux qui restent élevés dans l’absolu, et l’environnement macroéconomique pour 2026 demeure marqué par un arbitrage complexe entre soutien à l’activité et maîtrise de l’inflation, sur fond de guerre commerciale persistante.

Aucun parti dans cette campagne ne peut contrôler la politique monétaire. Mais tous peuvent être jugés sur leur capacité à gérer ses conséquences, notamment pour les ménages endettés, les propriétaires qui renouvellent leurs hypothèques et les PME dont les lignes de crédit deviennent plus coûteuses.

La forêt et le régime forestier : la modernisation qui n’attend plus

Un regroupement de l’industrie réclame une modernisation du régime forestier québécois, dans un contexte où le secteur affirme être touché à la fois par les tarifs américains sur le bois d’œuvre et par des surtaxes supplémentaires. Ce sont des chiffres avancés par l’industrie qui mériteraient d’être précisés et confirmés de façon indépendante avant d’être présentés comme définitifs.

Ce qui est moins contestable, c’est le cadre réglementaire : le régime forestier québécois n’a pas été fondamentalement révisé depuis des décennies, et la modernisation qu’on en réclame n’est pas un sujet électoral spectaculaire. Ce n’est pas une promesse qui mobilise des foules. Mais c’est un enjeu structurel qui touche directement des travailleurs dans les régions du Québec, notamment l’Abitibi-Témiscamingue, la Mauricie, le Saguenay–Lac-Saint-Jean et la Côte-Nord, dont l’avenir économique dépend de la capacité de leurs industries à rester compétitives dans un contexte commercial durablement plus difficile.

La modernisation du régime forestier, ça veut dire : des délais d’attribution des droits de coupe raccourcis, des conditions permettant aux entreprises d’investir à long terme, des mécanismes d’adaptation aux changements climatiques qui affectent les forêts boréales, et une vision intégrée qui reconnaît que le bois québécois peut être vendu à d’autres marchés que le marché américain, notamment l’Europe et l’Asie, si les conditions réglementaires le permettent.

Aucun parti n’a encore présenté une vision complète de la modernisation du régime forestier. C’est une lacune que les débats des chefs à venir devraient combler.

Les chefs qui se préparent depuis l’été

Plusieurs chefs ont commencé à se préparer pour les débats dès l’été : simulations, coaches de communication, répétitions des répliques les plus efficaces.

C’est de la politique de compétition, pas nécessairement mauvaise en soi, mais qui pose une question sur ce qu’un débat télévisé peut encore révéler de vrai sur les candidats. Si tout est préparé, répété, calibré pour l’effet maximal devant les caméras, qu’est-ce que les électeurs apprennent vraiment sur la capacité des chefs à gouverner?

La réponse, dans le meilleur des cas, c’est que la préparation révèle la maîtrise des dossiers. Un chef qui connaît ses chiffres, qui connaît ses politiques, qui peut répondre précisément à des questions précises, a nécessairement préparé son gouvernement mentalement. Et dans le pire des cas, c’est un concours de performance télévisuelle où le candidat le plus habile rhétoriquement l’emporte indépendamment de la qualité de ses politiques.

Les trois débats à venir seront suivis par un grand nombre de Québécois qui n’ont pas encore arrêté leur choix. Ce sont eux, les fameux «maringuoins» que nous évoquions samedi. Et leur décision dépendra moins des formules préparées que de leur impression générale sur qui semble comprendre leur réalité et leur promettre quelque chose de crédible.

Le PQ et les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence

Le PQ s’engage à construire six nouvelles maisons de première étape dans les régions où les besoins sont jugés prioritaires, soit Montréal, l’Outaouais, Laval, Lanaudière, la Montérégie et la Capitale-Nationale, ainsi qu’à investir 35 millions de dollars sur quatre ans dans ces ressources et à rehausser de 52 millions le financement des maisons de deuxième étape.

Il faut être précis sur la nature de cette annonce : contrairement à une lecture rapide qui pourrait y voir une mesure générale sur l’itinérance, il s’agit spécifiquement de maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale, présentées par quatre candidates péquistes. Le parti affirme que ces nouvelles ressources permettraient d’ajouter entre 70 et 80 places.

Cette annonce dit quelque chose sur la façon dont Paul St-Pierre Plamondon gère la tension entre son programme constitutionnel et les enjeux sociaux qui préoccupent les électeurs au quotidien. C’est un chiffre précis, dans un domaine où la campagne reste souvent plus vague, et un signal que le PQ, dont la base électorale est majoritairement francophone et de classe moyenne, cherche à démontrer qu’il ne gouverne pas seulement pour les travailleurs stables et propriétaires.

Cette annonce s’ajoute à un enjeu plus large sur lequel les cinq chefs se sont déjà engagés séparément : Pauline Marois a mené, au cours de l’été, une tournée des chefs de parti pour obtenir un appui à la tenue d’un grand rendez-vous national sur l’itinérance au printemps 2027. Tous les chefs des partis représentés à l’Assemblée nationale, y compris Christine Fréchette, la dernière à s’y rallier, ont fini par soutenir l’idée. Les engagements plus spécifiques pris en campagne sur le logement et l’itinérance, comme celui du PQ sur les maisons pour femmes victimes de violence, seront l’un des tests les plus révélateurs de la sincérité des plateformes électorales sur ce dossier.

Ce que les prochains débats doivent produire

Dans les tout prochains jours, les cinq chefs de partis représentés à l’Assemblée nationale se retrouveront à trois reprises sur les plateaux de télévision, avant le débat final du 23 septembre à Radio-Canada. Chacun a préparé ses arguments, ses attaques, ses répliques. Chacun a une stratégie pour «gagner» le débat au sens télévisuel du terme.

Mais ce que les Québécois attendent n’est pas un gagnant rhétorique : les maringuoins qui n’ont pas encore décidé, les travailleurs de l’aluminium qui veulent savoir si leurs emplois seront protégés, les locataires qui paient, à Montréal, un loyer moyen avoisinant 1 900 $ par mois pour un logement de deux chambres selon les données de la SCHL, et qui ne comprennent pas pourquoi les chefs parlent de prêts aux acheteurs plutôt que de logements abordables, ou encore les entrepreneurs qui encaissent les contre-tarifs et cherchent une bouée de sauvetage.

C’est un plan. Un plan crédible, financé, qui tient compte de la réalité de leur vie au Québec en septembre 2026.

La capacité du Québec à investir, renforcer sa productivité et diversifier ses échanges sera déterminante pour ses perspectives de croissance à moyen terme. C’est la boussole que les débats à venir devraient suivre. Pas les attaques préparées, pas les slogans rodés depuis l’été. La question de fond sur laquelle chaque chef devrait être jugé est la suivante : comment allez-vous renforcer la productivité du Québec, diversifier ses marchés d’exportation et investir dans son avenir à long terme, dans un contexte de déficit comptable de 7,7 milliards de dollars pour l’exercice 2025-2026 qui s’achève (et de 6,3 milliards prévus pour 2026-2027), de démographie déclinante et de guerre commerciale persistante?

La réponse à cette question distinguera les programmes gouvernementaux des discours électoraux. Et dans vingt-deux jours, le 5 octobre, les Québécois donneront leur verdict.

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