La Chambre de commerce du Montréal métropolitain a dévoilé sa programmation 2026-2027 sous un thème qui mérite d’être lu avec attention : « Libérons notre plein potentiel ». À l’approche des élections provinciales, la Chambre entend faire vivre ses grandes priorités dans l’espace public, provoquer le dialogue et mobiliser son écosystème autour des leviers qui permettront à Montréal et au Québec de gagner en ambition, en productivité et en prospérité. « Le Québec entre dans une période de choix importants pour son avenir économique », a déclaré la présidente et cheffe de la direction de la Chambre, Isabelle Dessureault.
Cette formulation, libérer le plein potentiel, décrit précisément ce que cette campagne électorale devrait produire, et ce qu’elle n’a pas encore entièrement réussi à faire. Un abîme sépare en effet la promesse de libérer un potentiel de la lucidité nécessaire pour nommer exactement ce qui l’enchaîne.
Le même jour, trois fils d’actualité se sont croisés : le PCQ a présenté son cadre financier le plus ambitieux depuis des années, Trump a monté encore d’un cran dans la guerre commerciale, et Québec a annulé une créance due par une entreprise américaine en pleine guerre commerciale, une décision qui se prête à plusieurs lectures et que nous allons examiner à travers ses vrais chiffres. Ensemble, ces trois fils d’actualité illustrent ce que « libérer le plein potentiel » signifie concrètement en ce 9 septembre 2026.
Le cadre financier du PCQ : cent pages contre trois
Le Parti conservateur du Québec a présenté un cadre financier d’environ 80 à 100 pages selon les sources (le parti lui-même parle de « près de 100 pages ») qui prévoit, selon ses propres termes, un retour à l’équilibre budgétaire dès 2029-2030 au sens de la Loi sur l’équilibre budgétaire, tout en réduisant le fardeau fiscal des Québécois. Le PCQ affirme économiser 47 milliards de dollars sur cinq ans, notamment par la suppression de 20 000 postes de fonctionnaires.
Saluons d’abord le geste lui-même, indépendamment de son contenu. Un parti qui présente une centaine de pages de chiffres en campagne électorale dit quelque chose sur sa vision du débat démocratique.
La CAQ, de son côté, a déposé un cadre financier beaucoup plus succinct, trois à quatre pages selon les décomptes, misant en partie sur des transferts d’Ottawa qui ne sont pas garantis. Le PCQ affirme que cela laisse un écart à résorber de 2 milliards de dollars. Il faut toutefois noter que la couverture journalistique indépendante de la sortie de la CAQ chiffre plutôt ce trou à environ 6 milliards de dollars sur trois ans, avec 8 milliards d’engagements encore non détaillés. Ce sont donc deux lectures différentes d’un même problème : la précision du PCQ sur ses propres chiffres ne garantit pas l’exactitude de son évaluation des chiffres adverses.
Cette comparaison entre un document détaillé et un document sommaire reste néanmoins politiquement significative pour la CAQ, non pas parce que l’épaisseur d’un document mesure sa qualité, mais parce qu’elle révèle une différence d’approche. La CAQ, gouvernement sortant, se permet de promettre sans chiffrer en détail, en comptant sur sa légitimité d’exécutant. Le PCQ, parti marginal mais qui a choisi de miser sur la rigueur budgétaire, produit un document que des économistes peuvent lire, tester et critiquer, ce qu’ils ont d’ailleurs déjà commencé à faire. Radio-Canada note par exemple que l’hypothèse du PCQ de tirer des revenus significatifs de l’exploitation du gaz naturel dès l’an prochain est jugée peu réaliste par les observateurs.
Ce déséquilibre dans la rigueur budgétaire affichée entre les partis est précisément ce que la vérificatrice générale Christine Roy avait appelé de ses vœux quand elle avait rappelé que les partis « doivent expliquer comment ils vont financer leurs mesures ». Le PCQ a répondu à cet appel avec un document détaillé ; les grands partis, moins clairement.
Le cadre financier du PCQ a toutefois lui-même ses limites : un retour à l’équilibre qui passe par des baisses d’impôts des sociétés, financées par l’abolition du Fonds de développement économique et par des réductions dans la taille du secteur public (sans licenciements, précise le parti), reste un exercice d’arithmétique qui demande à être vérifié par des tiers indépendants. Comme le souligne Le Devoir, le cadre financier du PCQ prévoit des compressions présentées comme sans effet sur les services publics, une affirmation que les analyses indépendantes n’ont pas encore pu corroborer entièrement. Le plan, par ailleurs, ne traite pas de la question des infrastructures.
L’intensité de la guerre commerciale monte encore
L’intensité de la guerre commerciale a monté d’un cran mardi soir. Donald Trump a signé cinq proclamations interdisant l’importation aux États-Unis de plusieurs catégories de produits canadiens, notamment les boissons alcoolisées, les produits à base de lactosérum et les motocyclettes de grosse cylindrée, à compter du 29 septembre. D’autres produits, des matelas aux voiturettes de golf en passant par les bateaux à moteur, le fromage, le papier, l’acier et l’aluminium, seront frappés dès le 15 septembre d’une surtaxe de 50 %. Cette riposte est intervenue moins de 24 heures après l’entrée en vigueur des contre-tarifs canadiens.
Cette interdiction d’importation est un palier qualitativement différent des surtaxes déjà en place. Une surtaxe renchérit un produit ; une interdiction le bloque complètement. Pour les secteurs québécois touchés, la distinction est fondamentale : c’est la différence entre vendre à perte et ne pas pouvoir vendre du tout.
Des contre-tarifs « nécessaires », dans une guerre commerciale « injuste » : c’est la lecture qu’en fait le premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby. Les provinces s’alignent globalement derrière la décision d’Ottawa.
Québec efface une créance d’une compagnie américaine : une décision à lire avec ses détails
Le gouvernement Fréchette a renoncé à des redevances de 18,6 millions de dollars que lui devait l’entreprise américaine Bell Textron, par crainte que celle-ci ne déplace sa production d’hélicoptères de Mirabel vers les États-Unis. La crainte n’était pas abstraite : Donald Trump venait tout juste de menacer d’empêcher Bombardier de vendre ses produits aux États-Unis, et des experts en aviation notent que Bell Textron aurait la capacité d’intégrer cette production à ses installations américaines.
Présentée dans certains titres comme « Québec efface la dette d’une compagnie américaine », cette décision est en réalité plus ciblée qu’elle n’en a l’air : il s’agit de renoncer à une somme précise (18,6 M$) en échange du maintien d’emplois précis à Mirabel, une mesure de rétention industrielle plutôt qu’un allègement général accordé à une entreprise « américaine » au sens large. Cela dit, le moment choisi, en pleine entrée en vigueur des contre-tarifs canadiens contre des produits américains, illustre bien la complexité des relations économiques entre les deux pays : la guerre commerciale se fait entre gouvernements, alors que les entreprises ont des intérêts qui traversent les frontières de façon plus organique. Une entreprise américaine avec des usines, des emplois et des fournisseurs au Québec n’est pas « américaine » dans le sens stratégique que Washington utilise quand il parle de protéger ses propres intérêts.
C’est précisément cette complexité que les slogans de « dollar pour dollar » et de « guerre commerciale » tendent à aplatir. L’économie nord-américaine n’est pas composée de deux blocs hermétiques, mais d’un réseau de relations croisées et de chaînes d’approvisionnement intégrées, où blesser « l’autre » revient souvent à blesser une partie de soi-même.
Le Canada, l’un des seuls grands partenaires sans accord, pas le seul
Dans une chronique publiée le 9 septembre dans Les Affaires, Jean-Paul Gagné rappelle que le Canada est, avec la Chine, le seul partenaire majeur des États-Unis à ne pas avoir signé d’accord commercial formel avec Washington depuis le « jour de la libération » d’avril 2025. Il faut noter la nuance : la Chine a bien négocié plusieurs arrangements de nature diverse avec les États-Unis, mais sans jamais conclure d’accord formel. Sa situation n’est donc pas identique à celle du Canada, mais les deux pays partagent ce statut d’exception parmi les grands partenaires commerciaux américains.
Cette situation reste néanmoins révélatrice. Pendant que la plupart des autres grandes économies ont trouvé des accommodements avec Washington, parfois au prix de concessions significatives, le Canada, comme la Chine, est resté sans accord formel.
Ce n’est pas uniquement la faute du gouvernement Carney. Trump a rendu les négociations délibérément difficiles. La structure constitutionnelle canadienne, avec ses provinces qui détiennent des compétences irréductibles, a compliqué la position canadienne. Et les demandes américaines sur la gestion de l’offre et les alcools ont touché des lignes politiquement intenables pour n’importe quel gouvernement fédéral canadien en période préélectorale. Le 21 août, Washington a même tenté d’obtenir des concessions touchant la souveraineté canadienne, ce qui a mené l’équipe canadienne à mettre fin aux négociations.
Selon une observation du chroniqueur Denis Lalonde dans Les Affaires, les indices boursiers n’ont pas flanché depuis le « jour de la libération » malgré l’escalade tarifaire : le S&P/TSX, par exemple, a enregistré un gain substantiel sur la période. Cela dit quelque chose d’intéressant sur la perception des investisseurs : ils ne croient pas que la guerre commerciale va dégénérer en effondrement économique généralisé. Ils l’intègrent plutôt comme une perturbation sérieuse mais gérable, ce qui est rassurant, et légèrement déconcertant à la fois, puisque les marchés boursiers ont une façon bien documentée de ne pas voir venir les crises avant qu’elles n’arrivent.
Investissement Québec : BDC ou instrument de politique industrielle?
Deux chroniques publiées la même semaine dans Les Affaires résument un débat économique de fond, même s’il n’occupe pas les manchettes : selon Adrien Pouliot, Investissement Québec devrait davantage ressembler à la Banque de développement du Canada (BDC), un bailleur de fonds qui prête selon des critères de viabilité commerciale plutôt que comme un instrument de politique industrielle. Selon Alejandra Zaga Mendez, à l’inverse, l’intervention de l’État constitue un avantage compétitif dans un contexte où les États américain, européen et chinois subventionnent massivement leurs secteurs stratégiques.
Les deux positions ont leurs mérites. Le précédent de Northvolt, un investissement public important dans une multinationale suédoise dont le projet s’est effondré avant même de démarrer pleinement, plane sur ce débat comme argument en faveur de la prudence. À l’inverse, le développement de l’intelligence artificielle à Montréal, appuyé par des investissements publics stratégiques, sert d’argument en faveur d’une politique industrielle plus interventionniste. Ni l’une ni l’autre de ces expériences ne tranche définitivement le débat, et les partis en campagne devraient être contraints de dire clairement laquelle de ces deux visions oriente leur politique industrielle.
Ce que « libérer le plein potentiel » exige vraiment
Libérer le plein potentiel du Québec est la bonne ambition, dans un contexte de guerre commerciale, de pression démographique, de finances publiques contraintes et de révolution technologique qui reconfigure toutes les industries.
Mais libérer un potentiel enchaîné exige d’abord d’identifier les chaînes. Et les chaînes du Québec en ce 9 septembre 2026 sont documentées par plusieurs sources convergentes.
La dépendance à un marché américain désormais imprévisible et hostile constitue la chaîne commerciale, un conflit qui n’est pas facile pour les PME québécoises.
Une forte majorité de Québécois (81 %) estime, selon un sondage Léger réalisé pour la Chaire en fiscalité et en finances publiques (1034 répondants, 26-28 juin 2026), que les partis politiques devraient prioriser l’équilibre budgétaire même si cela implique des choix difficiles. C’est la chaîne budgétaire : un déficit de 7,7 milliards de dollars, prévu pour 2026-2027 selon le plus récent Rapport préélectoral sur l’état des finances publiques du Québec, qui contraint toutes les ambitions.
Selon Emna Braham, présidente-directrice générale de l’Institut du Québec, on ne parle pas d’un choc temporaire comme pendant la pandémie, où il fallait simplement aider les entreprises à tenir le coup en attendant un retour à la normale. C’est la chaîne structurelle : la reconnaissance que le monde d’avant 2025 ne reviendra pas simplement parce qu’un accord sera signé.
Et entre 2026 et 2029, la population en âge de travailler diminuera pour la première fois depuis plus d’un siècle, comme le documentent à la fois l’Institut du Québec et l’Institut de la statistique du Québec. C’est la chaîne démographique, la plus profonde et la plus difficile à défaire avec une politique électorale de quarante jours.
Libérer le plein potentiel du Québec, c’est donc répondre à ces quatre chaînes simultanément : avec de la rigueur budgétaire, comme le PCQ tente de le démontrer avec son cadre détaillé, même si ses hypothèses méritent d’être vérifiées de façon indépendante ; avec une politique industrielle cohérente, ni un nouveau Northvolt, ni un abandon aux seules forces du marché ; avec une vision commerciale qui ne se réduit pas à survivre aux tarifs de Trump, mais qui bâtit des marchés alternatifs durables ; et avec une politique démographique honnête, qui reconnaît qu’on ne peut pas avoir à la fois une population en âge de travailler en croissance et une immigration réduite à son minimum.
Ces quatre réponses forment la plateforme que le Québec attend. Dans une vingtaine de jours, il votera. La campagne a encore le temps de la produire.


