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Le 11 septembre 2026 : entre deux guerres, un débat économique et la question du monde qu’on construit

Il y a vingt-cinq ans aujourd’hui, des avions transformés en missiles ont redéfini l’ordre mondial. Ce matin, à Banff, en Alberta, le cabinet de Mark Carney se réunit avec deux guerres à l’ordre du jour : la guerre économique avec les États-Unis et celle en Ukraine. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, arrivé au Canada mercredi soir, termine à Banff une visite de trois jours auprès d’un allié qui vient chercher des engagements d’un pays lui-même engagé dans sa propre confrontation commerciale avec son voisin.

À Montréal, pendant ce temps, la FCCQ et le CPQ tiennent un débat économique électoral avec les représentants des principaux partis politiques, animé par Michelle Llambías Meunier et Véronique Proulx. Ce débat offre l’une des meilleures occasions de cette campagne d’entendre les partis parler d’économie devant un public de gens d’affaires qui ne se contente pas de slogans.

Trois scènes simultanées. Un seul fil conducteur : comment le Canada et le Québec se positionnent-ils dans un monde où les certitudes de l’après-guerre froide se sont effondrées?

Le 11 septembre comme miroir

Les attentats du 11 septembre : que reste-t-il d’Al-Qaïda, 25 ans plus tard? C’est la question que posent les médias aujourd’hui, et elle mérite d’être mise en regard avec le contexte dans lequel nous nous trouvons.

Al-Qaïda n’a pas gagné. Mais le monde issu du 11 septembre 2001 est profondément différent de celui qu’il précédait. L’ordre international fondé sur le multilatéralisme, la coopération économique et la suprématie des règles commerciales que l’Occident avait construit depuis 1945 a été progressivement érodé, d’abord par les guerres en Afghanistan et en Irak, puis par la crise financière de 2008, par la montée du populisme et, aujourd’hui, par une administration américaine qui traite ses alliés comme des adversaires commerciaux.

Ce que le 11 septembre 2001 a initié comme rupture dans l’ordre mondial, le 11 septembre 2026 le documente dans sa maturité. L’Amérique qui s’est mobilisée avec ses alliés pour combattre le terrorisme il y a vingt-cinq ans est aujourd’hui l’Amérique qui a imposé, le 22 août dernier, des droits de douane de 50 % sur 27,6 milliards de dollars de produits canadiens. Ottawa a répliqué « dollar pour dollar » : depuis le 8 septembre, environ 700 produits américains, dont l’acier, les produits laitiers, les électroménagers, la machinerie agricole, les pâtes et papiers et l’électronique, sont visés par des contre-tarifs canadiens de 15 %, 25 % ou 50 % selon les catégories, pour une valeur équivalente de 27,6 milliards de dollars. Ce n’est plus une escarmouche commerciale ponctuelle; c’est un régime tarifaire réciproque qui s’installe.

Cette transformation n’est pas étrangère à ce que vivent les travailleurs québécois de l’aluminium, du meuble et du bois d’œuvre. Elle en est le contexte géopolitique profond.

Banff : deux guerres, un cabinet, une clarté nouvelle

La réunion du cabinet à Banff, dans les Rocheuses albertaines, n’est pas anodine dans son lieu. L’Alberta est aussi, à mes yeux, la province où le scepticisme envers le fédéral et la tentation d’une plus grande autonomie économique se sont le plus exprimés ces dernières années. C’est un point de vue qu’on pourrait défendre, mais qui reste une lecture politique plutôt qu’un fait établi. Ce qui est certain, c’est que Carney y tient sa rencontre de cabinet au moment même où un référendum sur la séparation de l’Alberta est prévu en octobre. Le choix du lieu a donc, à tout le moins, une charge symbolique réelle.

Mais ce qui se passe à Banff aujourd’hui est surtout révélateur de la façon dont Carney gère simultanément deux crises d’une nature radicalement différente. La guerre commerciale avec Washington, qui est une crise économique immédiate avec des effets mesurables sur les entreprises et les ménages canadiens. Et la guerre en Ukraine, qui est une crise géopolitique et sécuritaire dont les conséquences se mesurent en vies humaines et en ordre international.

La visite de Zelensky au Canada, du 9 au 11 septembre, dit quelque chose d’important sur ce deuxième front. Le président ukrainien est venu chercher des engagements concrets, et il les a obtenus : un programme de défense aérienne de 350 millions de dollars canadiens pour l’achat de missiles intercepteurs américains, plus de 430 millions de dollars en garanties de prêt pour la sécurité énergétique de l’Ukraine avant l’hiver, et un engagement canadien à accélérer la production de drones, dont le tiers sera destiné à l’Ukraine. Ces annonces arrivent au moment où le Canada vient lui-même d’atteindre, pour l’exercice 2025-2026, la cible de l’OTAN de 2 % du PIB consacré à la défense.

Pour le Québec, cette double guerre, à la fois commerciale et militaire, économique et géopolitique, crée des obligations que la campagne électorale n’a pas encore entièrement articulées. Soutenir l’Ukraine coûte de l’argent. Se défendre contre les tarifs américains coûte de l’argent aussi : Ottawa a déjà annoncé un programme de soutien de 7,5 milliards de dollars aux travailleurs et entreprises touchés. Financer les services publics dans un contexte de démographie déclinante coûte de l’argent. Et toutes ces dépenses convergent vers des finances publiques dont les marges de manœuvre sont, de l’avis de plusieurs observateurs économiques, de plus en plus étroites.

Le débat FCCQ-CPQ : la vraie question économique

Ce matin, à HEC Montréal, les représentants des cinq principaux partis politiques québécois se sont retrouvés devant les deux organisations patronales les plus influentes du Québec, dans un débat animé par Michelle Llambías Meunier, présidente et cheffe de la direction du CPQ, et Véronique Proulx, présidente-directrice générale de la FCCQ.

Ce n’est pas un débat pour le grand public. C’est un débat pour les gens d’affaires, les entrepreneurs, les décideurs économiques qui vont ensuite conseiller leurs employés, leurs fournisseurs, leurs clients sur comment voter. Et dans ce contexte, les slogans électoraux ne passent pas. Les chiffres, eux, se vérifient.

L’économie canadienne s’oriente vers une année de croissance modeste en 2026. La hausse des prix de l’énergie constituera un défi pour les importateurs de pétrole comme l’Ontario et le Québec, car elle s’accompagnera de nouveaux obstacles s’ajoutant aux frictions commerciales avec les États-Unis.

C’est dans ce contexte de croissance modeste et de défis multiples que les partis ont présenté leurs visions économiques ce matin. Et il y a des questions que la FCCQ et le CPQ ont pu poser avec une précision que les débats grand public n’atteignent pas toujours.

Comment allez-vous financer vos promesses dans un contexte de déficit comptable de 7,7 milliards de dollars pour 2025-2026, un déficit que le gouvernement lui-même prévoit ramener à 6,3 milliards pour 2026-2027? Quelle est votre politique industrielle concrète pour les secteurs exposés aux tarifs américains? Comment allez-vous améliorer la productivité québécoise quand la population en âge de travailler commence à décliner? Quelles concessions êtes-vous prêts à faire sur la réglementation pour accélérer les projets d’infrastructures dont l’économie a besoin?

Ces questions ont des réponses différentes selon les partis. Et les différences sont réelles, substantielles, et méritent d’être exposées clairement devant un public qui peut les évaluer.

La Fed et le 16 septembre : le deuxième choc potentiel

Cette information est peut-être la plus préoccupante de la journée pour l’économie québécoise, et personne n’en parle encore dans le débat électoral.

La Réserve fédérale américaine se réunit les 15 et 16 septembre, dans quelques jours à peine, avec une décision annoncée le second jour. Les données d’inflation publiées ce matin, plus chaudes que prévu, ont fait bondir les probabilités d’une hausse de taux : selon l’outil CME FedWatch, elles avoisinaient 85 à 89 % en fin de matinée, contre environ 70 % la veille. Il y a à peine deux jours, une majorité d’économistes sondés par Reuters anticipaient encore un statu quo pour le reste de l’année. Le scénario a donc basculé rapidement, mais il n’est pas encore un fait accompli : les marchés anticipent fortement une hausse, sans que celle-ci soit garantie.

Dans le contexte actuel d’inflation alimentée par la guerre commerciale et par les contre-tarifs que les deux pays viennent d’imposer, une hausse des taux de la Fed pourrait avoir des effets en cascade sur le Canada. Si elle se concrétise, le dollar américain pourrait se renforcer par rapport au dollar canadien, ce qui renchérirait davantage les produits américains importés et amplifierait l’effet inflationniste des contre-tarifs canadiens. La Banque du Canada pourrait alors subir une pression accrue à suivre la Fed pour préserver la compétitivité du dollar canadien, ce qui signifierait des taux plus élevés au pays au moment même où l’économie ralentit. Ce n’est pas un enchaînement automatique, la Banque du Canada n’est pas tenue de suivre la Fed, mais c’est un scénario plausible, et particulièrement défavorable pour l’automne 2026.

Les objectifs climatiques : la cible manquée que personne ne veut nommer

Une analyse publiée cette année par le Canadian Climate Institute conclut que le Canada n’est pas en voie d’atteindre son objectif de réduction des émissions pour 2030. Le gouvernement fédéral lui-même projette, dans son scénario le plus optimiste, une réduction de seulement 28 % sous le niveau de 2005 d’ici 2030, loin de la cible officielle de 40 à 45 %.

Cette information dit quelque chose d’important sur les arbitrages que la guerre commerciale impose, même si le lien de cause à effet reste, à ce stade, une interprétation plutôt qu’une conclusion établie. Carney est arrivé au pouvoir avec une réputation de banquier central préoccupé par les risques climatiques. Son gouvernement a aussi augmenté les dépenses militaires, soutenu des projets énergétiques dans l’Ouest canadien et défendu les producteurs de sables bitumineux albertains. On peut penser que ces priorités entrent en tension avec les objectifs climatiques de 2030, sans pouvoir affirmer, sur la seule base des chiffres disponibles, qu’un choix a mécaniquement causé l’autre.

Ce qui est plus certain, c’est le silence : les objectifs climatiques ont largement disparu des manchettes depuis que les tarifs ont explosé, et la cible de 2030 continue de s’éloigner sans que personne ne demande vraiment de comptes.

Fréchette et la souveraineté : la rupture qu’on n’a pas assez remarquée

« Ma position personnelle n’a pas d’importance », a déclaré cette semaine Christine Fréchette, première ministre sortante et cheffe de la CAQ, en réponse à des questions répétées des journalistes sur ses convictions personnelles à l’égard de la souveraineté. Cette phrase, habile politiquement puisqu’elle évite de heurter ni les nationalistes ni les fédéralistes convaincus au sein de sa coalition, a occupé l’espace médiatique. Mais elle a occulté une prise de position plus substantielle, et plus étonnante, que Mme Fréchette a formulée dans la même semaine.

Interrogée directement sur la viabilité financière d’un Québec souverain, la cheffe caquiste a répondu que « ce serait difficile », évoquant « beaucoup de risques » et « beaucoup d’incertitude », et affirmant qu’« on ne peut pas se leurrer et penser que ce sera à coût nul ». C’est une rupture nette avec ses prédécesseurs : Jean Charest, Philippe Couillard et François Legault avaient tous, à un moment ou un autre, reconnu qu’un Québec indépendant serait viable financièrement, malgré les perturbations. Mme Fréchette, elle, met cette conclusion en doute, au nom, dit-elle, du climat d’incertitude créé par la guerre tarifaire.

Il y a là une tension intéressante. Une première ministre qui refuse de dire si elle est personnellement souverainiste, tout en affirmant publiquement que la souveraineté serait difficilement viable, adopte une position à la fois prudente et engagée : prudente sur son identité politique, engagée sur le plan économique. On peut y voir de l’habileté tactique dans un contexte de guerre commerciale; on peut aussi y voir une reddition de comptes incomplète de la part d’une chef de gouvernement sur la question constitutionnelle la plus fondamentale de l’histoire québécoise. Les deux lectures sont défendables, et dans un moment où le Québec doit naviguer des crises commerciales, démographiques et budgétaires d’une ampleur sans précédent, la question de la conviction du chef qui gouverne n’est pas un détail.

Ce que ce 11 septembre dit de nous

Vingt-cinq ans après les attentats qui ont transformé l’ordre mondial, le Québec et le Canada vivent une autre transformation, plus lente, plus diffuse, mais tout aussi structurante.

L’Amérique qui frappe à la porte avec des droits de douane de 50 % sur des dizaines de milliards de dollars de produits canadiens n’est pas l’Amérique qui s’était dressée contre le terrorisme en 2001. Et le Canada qui réplique dollar pour dollar n’est pas le Canada qui avait suivi sans conditions son allié dans la guerre contre Al-Qaïda.

Selon des données économiques récentes, l’économie canadienne a fait preuve d’une résilience relative en 2025 dans un environnement international marqué par des tensions commerciales accrues avec les États-Unis. Toutefois, le ralentissement de la croissance en fin d’année, la dégradation du marché du travail et les incertitudes liées aux tensions commerciales et géopolitiques mettent en lumière des vulnérabilités structurelles, en matière de productivité, de logement et d’endettement privé, que plusieurs économistes jugent préoccupantes.

Ces vulnérabilités structurelles sont les chaînes que la campagne électorale québécoise devrait être en train de défaire. Pas avec des slogans. Avec des plans.

Le débat de la FCCQ-CPQ ce matin est peut-être la meilleure occasion qu’il restera avant le 5 octobre de forcer cette conversation. Dans vingt-quatre jours, les Québécois voteront. Et leur choix dira quelque chose sur le type de société qu’ils veulent construire dans ce monde transformé.

Pas le monde d’avant le 11 septembre 2001. Pas le monde d’avant les tarifs de 2026. Le monde d’aujourd’hui, avec ses fractures, ses urgences et ses possibilités réelles, à condition qu’on accepte de les voir telles qu’elles sont.

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