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L’accord de minuit : un sursis de trois jours, une guerre commerciale qui ne fait que changer de phase

À 5 h 24 ce matin, heure de Paris, Boursorama publiait la nouvelle que des millions de Canadiens attendaient depuis minuit : le Canada et les États-Unis sont parvenus à un accord de dernière minute, permettant de reporter l’entrée en vigueur de nouveaux droits de douane de cinquante pour cent sur les produits canadiens. Trump a annoncé sur Truth Social avoir suspendu ces droits de douane pour une durée de trois jours, car le Canada et les États-Unis, sous réserve de la finalisation des documents, ont conclu un accord.

Trois jours. Pas une semaine. Pas un mois. Trois jours pour finaliser des documents dont on ne connaît pas encore le contenu complet.

Respirons un instant. Puis regardons la réalité en face.

Ce que l’accord est et ce qu’il n’est pas

En mêlée de presse, LeBlanc a assuré que le système de gestion de l’offre est protégé par Ottawa. C’est la première bonne nouvelle concrète et vérifiable de ce matin. La ligne rouge qui vacillait depuis des semaines, celle dont Drainville avait admis qu’elle faisait partie des discussions, tient, du moins dans la formulation officielle. Les producteurs laitiers québécois peuvent souffler, même si les modalités précises resteront à confirmer une fois les textes définitivement signés.

Mais souffler n’est pas célébrer. Et avant toute célébration, il faut nommer ce que cette annonce est réellement.

Les surtaxes annoncées mi-juillet devaient porter sur l’équivalent de vingt milliards de dollars d’importations canadiennes, des produits aussi variés que le ciment, les crosses de hockey sur glace ou la bière. Ces surtaxes sont suspendues, mais seulement pour trois jours. Elles ne sont pas annulées. Elles ne sont pas retirées. Elles sont en pause le temps que des équipes de juristes et de négociateurs finalisent les documents qui donneront un contenu légal à ce que Trump a annoncé en quelques lignes sur Truth Social.

Ce qui reste flou dans cette annonce, et qui mérite d’être nommé immédiatement, c’est le sort exact des tarifs sectoriels existants. Washington taxe l’aluminium canadien à cinquante pour cent depuis juin 2025, et le Canada fournissait quarante-quatre pour cent des importations américaines l’an dernier. L’indice des prix à la production de l’aluminium aux États-Unis a bondi de cinquante-deux pour cent entre juin 2025 et juin 2026. Dans les jours précédant l’accord, Washington se serait montré ouvert à réduire ces tarifs sectoriels, sous les dix pour cent pour l’aluminium et un peu au-dessus pour l’acier, en échange de concessions canadiennes. Mais rien n’indique, à l’heure où ces lignes sont écrites, si cette réduction fait partie des textes que les deux pays finalisent actuellement. Les travailleurs des alumineries du Saguenay ne sauront donc que dans les prochains jours s’ils se réveillent avec la même réalité tarifaire qu’hier, ou avec un allègement bienvenu.

Les concessions que personne ne veut lister

Ottawa était notamment ouvert à lever l’interdiction de la vente des alcools américains et à faire des concessions dans le secteur laitier pour parvenir à une entente. LeBlanc dit que la gestion de l’offre est protégée. Mais qu’est-il advenu du boycott des alcools américains? Fréchette s’était dite ouverte à l’idée de permettre aux vins américains de faire leur retour sur les tablettes de la SAQ, mais en échange de réductions des droits de douane sur des secteurs comme l’aluminium.

Cette condition québécoise a-t-elle été satisfaite? Les droits de douane sur l’aluminium ont-ils été réduits dans le cadre de cet accord? La réponse à cette question est la vérification la plus urgente à faire dans les prochaines heures — et elle déterminera si le Québec a obtenu ce qu’il demandait, ou s’il a simplement remis les bourbons sur les tablettes de la SAQ sans contrepartie substantielle pour ses exportateurs d’aluminium.

À la table des négociations, le Canada a ouvert la porte à de nouvelles concessions sur les motifs d’irritation évoqués par l’administration Trump au cours des derniers mois, notamment la fin des droits de douane punitifs sur des produits américains comme les automobiles, le retour des produits d’alcool sur les tablettes dans les provinces et la suppression des restrictions provinciales en matière d’approvisionnement. Ces concessions, si elles sont dans les documents finaux, représentent des abandons de positions que le gouvernement Carney avait défendues pendant des mois comme des lignes rouges.

Trump s’est dit satisfait, ce qui devrait nous inquiéter autant que nous rassurer

Trump a dit que le Canada lui imposait des droits de douane exorbitants et qu’il n’en a plus aucun. Cette formulation de Trump, aussi approximative soit-elle dans ses détails techniques, dit quelque chose d’important sur la nature de cet accord.

Quand Trump se félicite d’une victoire commerciale, c’est généralement parce que son camp a obtenu quelque chose de substantiel. Il ne signe pas des accords pour perdre la face. La question n’est donc pas de savoir si le Canada a cédé, puisqu’il est évident qu’il a cédé sur plusieurs points. La question est de savoir si ce qu’il a obtenu en échange justifie les concessions faites.

La Chambre de commerce des États-Unis avait averti que l’instauration de droits plus élevés endommagerait les deux économies et augmenterait les coûts pour les familles américaines, et que plus de treize millions d’emplois américains dépendent des échanges commerciaux avec le Canada et le Mexique. Le fait que la Chambre de commerce américaine plaidait pour l’accord dit que les entreprises américaines aussi avaient besoin de ce résultat. Ce n’est pas une victoire unilatérale de Washington, mais un compromis dont les deux pays avaient besoin.

Mais un compromis ne se juge pas sur l’annonce du matin. Il se juge sur les termes finaux. Et ces termes ne sont pas encore publics.

Trois jours : la fenêtre la plus importante

Trump a suspendu les surtaxes pour trois jours en attendant la finalisation des documents. Ce délai de trois jours est la période la plus critique depuis le début de cette crise commerciale.

Dans ces trois jours, les négociateurs vont transformer un accord de principe annoncé sur Truth Social en textes juridiques contraignants. C’est dans ce processus que les détails émergent — les formulations précises sur la gestion de l’offre, les engagements exacts sur les alcools, les modalités de levée des contre-tarifs canadiens sur les automobiles américaines, la question du bois d’œuvre pour laquelle le Canada espérait obtenir un sursis sur les droits de douane imposés par les États-Unis, qui s’élèvent actuellement à quarante-cinq pour cent.

C’est aussi dans ces trois jours que le Canada devra décider comment il communique cet accord à ses propres citoyens. La tentation sera forte, politiquement irrésistible même, de le présenter comme une victoire complète à la veille d’une campagne électorale québécoise. Carney aura sa conférence de presse triomphale. LeBlanc sera l’homme qui a tenu. Fréchette déclenchera la campagne dans un contexte d’apaisement relatif.

C’est de la politique normale. Mais les Canadiens méritent aussi une lecture honnête de ce qui a été concédé — pas dans six mois quand les détails auront été oubliés, mais maintenant, pendant ces trois jours, avant que les documents soient signés et que le débat soit clos.

La campagne électorale québécoise s’ouvre dans un monde différent

Ce 19 août, Fréchette devrait déclencher la campagne électorale québécoise dans les prochaines heures. Elle le fait dans un contexte radicalement différent de celui qu’on anticipait il y a une semaine — non pas parce que les problèmes fondamentaux du Québec ont disparu, mais parce que la menace immédiate des surtaxes de cinquante pour cent a été écartée.

Ce changement de contexte va redistribuer les cartes de la campagne. La guerre commerciale, qui menaçait d’être le sujet dominant des sept prochaines semaines, passe en retrait — du moins temporairement. Les autres enjeux, soit le logement, la santé, l’identité linguistique, la démographie, le financement des services publics et l’énergie, vont reprendre leur place naturelle dans le débat.

C’est, paradoxalement, une bonne nouvelle pour la qualité du débat électoral. Une campagne qui se serait jouée exclusivement sur la guerre commerciale avec Washington aurait été une campagne où les partis provinciaux n’ont que peu de prise — parce que c’est Ottawa, et non Québec, qui négocie avec Washington. Une campagne qui peut s’élargir à d’autres enjeux donne aux électeurs une image plus complète des visions qui s’affrontent.

Mais attention : l’accord de ce matin ne règle pas la crise commerciale. Il la suspend. Les tarifs sectoriels sur l’aluminium, l’acier, l’automobile et le bois d’œuvre demeurent, à ce stade, largement incertains dans leur devenir. La révision de l’ACEUM n’a pas encore officiellement commencé entre le Canada et les États-Unis. Et Trump, dont l’imprévisibilité est elle-même une stratégie, pourrait relancer une nouvelle escalade dans deux mois, six mois ou douze mois — avec un nouveau prétexte, une nouvelle loi, un nouveau décret.

Ce que dix-huit mois ont coûté : le bilan du jour

Il y a quelque chose d’important à nommer clairement en ce matin du 19 août — non pas pour accabler les négociateurs qui ont travaillé sans relâche, mais pour que la mémoire collective de ce moment soit précise.

Le Canada a commencé cette guerre commerciale avec l’ACEUM comme bouclier, sa taxe sur les services numériques comme levier, son boycott des alcools américains comme mesure de rétorsion visible, et sa gestion de l’offre comme ligne rouge inattaquable.

Dix-huit mois plus tard, il a abandonné la taxe sur les services numériques, accepté de partager les recettes du pont Gordie-Howe qu’il avait pourtant entièrement payé, promis d’ouvrir la porte au retour des alcools américains et assoupli ses politiques d’approvisionnement gouvernemental. Il a même négocié jusqu’à la dernière minute sur la gestion de l’offre, même si LeBlanc dit ce matin qu’elle est protégée.

En échange, il a obtenu la suspension, temporaire et conditionnelle, soumise à la finalisation de documents dans trois jours, des nouvelles surtaxes de cinquante pour cent. Le sort des tarifs sectoriels, lui, reste à préciser.

Ce n’est pas un désastre. Ce n’est pas non plus une victoire nette.

C’est la réalité d’une négociation conduite depuis une position de dépendance structurelle, celle d’un pays dont environ soixante-douze pour cent des exportations de marchandises sont destinées à un seul partenaire, un partenaire dont l’imprévisibilité est une stratégie. Et cette réalité ne changera pas avec la signature des documents dans les prochains jours. Elle ne changera que si le Canada, dans les prochaines années, réduit cette dépendance de façon substantielle et irréversible.

C’est le vrai défi. Pas le 19 août. Pas les trois prochains jours. Mais les quatre prochaines années — celles que les Québécois vont décider aujourd’hui de confier à qui.

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