D’un candidat favorable à l’annexion du Canada aux États-Unis à d’autres accusés de propos anti-vaccins ou moqueurs envers des personnes âgées, le Parti conservateur du Québec encaisse, presque chaque jour de campagne, une nouvelle révélation embarrassante que son chef choisit systématiquement de balayer du revers de la main
Le choix du lieu se voulait porteur d’un message clair. C’est devant les installations de l’entreprise Prévost Car, dans la circonscription de Bellechasse, qu’Éric Duhaime a lancé, le 27 août, la campagne du Parti conservateur du Québec, entouré de candidates comme Patricia Drouin et Maïté Blanchette Vézina. Mais l’événement, pensé pour asseoir la crédibilité économique d’un parti en pleine ascension dans les sondages, a immédiatement été rattrapé par une question devenue familière pour le chef conservateur: celle des déclarations passées, souvent trouvées sur les réseaux sociaux, de plusieurs de ses candidats.
Le scénario s’est répété presque chaque jour depuis. Au troisième jour de la campagne, La Presse révélait que Guy Diotte, candidat conservateur dans la circonscription montréalaise de Westmount–Saint-Louis, s’était déjà prononcé en faveur de l’annexion du Canada aux États-Unis à titre de 51e État américain, en plus d’avoir propagé des arguments antivaccins et de s’être moqué d’un homme âgé portant un masque dans une épicerie. M. Diotte n’était pas un cas isolé: Frédéric Poulin, candidat conservateur dans Côte-du-Sud, s’était pour sa part dit favorable « à 125 % » à cette même idée d’annexion, tandis que deux autres candidats, Marie-Josée Hélie dans Montmorency et Lucien Koty dans Verdun, avaient tenu des propos controversés sur la vaccination. Plus récemment, un autre candidat, David Alarie, s’est retrouvé à son tour dans la tourmente pour des propos ayant trait au harcèlement d’élus caquistes, tandis que Dominique Dumas, candidat dans Chutes-de-la-Chaudière, a été rattrapé par d’anciens commentaires sur les réseaux sociaux dans lesquels il comparait des souverainistes à des « mongols » et qualifiait certaines chroniqueuses de « nunuches ».
Une défense fondée sur le désintérêt supposé de l’électorat
Face à cette accumulation de révélations, Éric Duhaime a opté pour une stratégie de communication remarquablement constante: il refuse, à plusieurs reprises et de façon quasi systématique, d’accorder à ces controverses le statut d’enjeu de fond. « L’histoire de « il a déjà tweeté tel message en telle année », je pense que les Québécois ne sont pas là », a-t-il déclaré lors du point de presse de lancement de sa campagne, ajoutant que la population s’intéresse davantage aux solutions concrètes que son parti propose pour alléger l’appareil étatique qu’aux prises de position individuelles de ses candidats. Il a répété cette ligne de défense à plusieurs reprises, qualifiant chaque nouvel épisode de simple « distraction » entretenue, selon lui, par une classe médiatique et des adversaires politiques déterminés à faire dérailler sa campagne plutôt que par un intérêt réel du public.
Cette approche comporte une logique politique cohérente. Éric Duhaime a lui-même reconnu que ses adversaires fouillent activement dans le passé numérique de ses candidats, un phénomène qu’il interprète non pas comme la preuve d’un problème de sélection interne, mais comme la démonstration que le Parti conservateur est désormais perçu comme une menace électorale sérieuse par ses rivaux. C’est une manière de retourner l’accusation en argument de force: plus les révélations se multiplient, plus cela confirmerait, selon cette lecture, que le PCQ dérange l’establishment politique traditionnel.
Un revers assumé de la croissance rapide du parti
Cette accumulation de controverses n’est pas sans lien avec la trajectoire du Parti conservateur du Québec depuis 2021. Une enquête menée par CBC/Radio-Canada avait déjà révélé, en juillet 2022, que 16 des 54 premiers candidats annoncés par le parti pour l’élection générale de cette année-là (soit près de 30 %) avaient relayé sur les réseaux sociaux de la désinformation médicale ou des théories du complot liées à la pandémie. Le recrutement rapide d’un grand nombre de candidatures, nécessaire pour présenter une équipe complète dans les 125 circonscriptions du Québec, semble se heurter, élection après élection, aux limites d’un processus de vérification qui ne parvient pas à filtrer entièrement l’historique numérique de chaque aspirant député. Une explication plausible, mais qui relève davantage de l’interprétation que d’un fait établi par le parti lui-même.
Le chef conservateur a lui-même contribué, à l’occasion, à alimenter la perception d’un parti dont le discours peut déraper. Le 27 mai, il avait qualifié la première ministre Christine Fréchette de « matante Christine » en critiquant les subventions gouvernementales, une formule dénoncée comme misogyne par plusieurs commentateurs et élus, dont des ministres caquistes et l’animatrice Julie Snyder. Ces épisodes, pris isolément, pourraient sembler mineurs. Accumulés sur plusieurs mois, ils dessinent le portrait d’une formation politique dont la progression dans les sondages, qui la situe désormais autour de 16 % des intentions de vote selon les relevés Léger, s’accompagne d’un risque réputationnel que son chef choisit de gérer par la minimisation plutôt que par la rupture publique avec les candidats fautifs.
Le pari du silence face à l’accumulation
Il y a, dans cette stratégie, un pari calculé sur la mémoire sélective de l’électorat et sur la capacité du cycle médiatique à se renouveler plus vite que les scandales ne s’accumulent. Éric Duhaime mise sur le fait que son message économique central, celui d’un modèle québécois jugé bureaucratique et fiscalement trop lourd, continuera de dominer les priorités des électeurs malgré les révélations répétées sur certains de ses candidats. Certains observateurs ont par ailleurs relevé que le Parti québécois et la Coalition avenir Québec ont l’un et l’autre intérêt à courtiser une partie de l’électorat conservateur en vue de former un gouvernement majoritaire, ce qui pourrait expliquer en partie pourquoi ni Paul St-Pierre Plamondon ni Christine Fréchette n’ont choisi d’attaquer frontalement le PCQ sur ce terrain précis des candidatures controversées.
Reste que la répétition de ces épisodes, semaine après semaine, comporte un risque cumulatif que la stratégie de minimisation ne peut indéfiniment contenir. Chaque nouvelle révélation, même minimisée sur le coup, s’ajoute à un dossier que les adversaires du Parti conservateur pourront invoquer collectivement dans les derniers jours de la campagne. Reste à voir si un fort taux d’abstention chez les électeurs plus jeunes, souvent identifiés comme un bassin d’appui important pour le PCQ, pourrait s’aggraver si la lassitude devant ces controverses répétées finissait par l’emporter sur l’enthousiasme suscité par son message économique.


