Top 5 This Week

Articles similaires

Simplifier les permis de tournage ne réglera pas la vraie crise de l’audiovisuel québécois

L’administration Martinez Ferrada a annoncé cette semaine vouloir simplifier l’obtention des permis de tournage à Montréal. C’est une mesure administrative raisonnable, mais elle répond à un problème différent de celui qui frappe réellement l’industrie audiovisuelle en ce moment.

La Ville a présenté mardi une série de mesures d’optimisation visant à simplifier et à améliorer progressivement l’expérience de tournage sur l’ensemble du territoire montréalais. Le communiqué évoque une meilleure coordination entre les services municipaux, une planification plus prévisible et des points de contact mieux définis pour les équipes de production. La responsable de la culture au comité exécutif, Andréanne Moreau, a présenté cette initiative comme un geste concret pour renforcer l’attractivité de Montréal dans un contexte de forte concurrence entre les grandes villes pour attirer les tournages.

Le problème, c’est que le communiqué contient peu d’indicateurs mesurables.

Aucun délai précis de traitement des permis n’est mentionné. Aucun budget n’est associé à ce chantier de modernisation. Aucun échéancier ne permet de savoir quand ces améliorations seront pleinement déployées. La liste des objectifs, qui vise à optimiser la coordination, à favoriser une meilleure planification, à offrir des processus plus structurés et à renforcer la compréhension des démarches, se lit davantage comme une déclaration d’intention que comme un plan d’action chiffré. Pour un dossier présenté comme un geste concret, l’absence quasi totale de chiffres ou d’échéances mérite d’être soulignée.

Mais le problème le plus important, c’est que cette mesure vise le mauvais segment de l’industrie.

L’attractivité de Montréal pour les tournages étrangers, celle que ce communiqué cherche à renforcer, n’est pas ce qui inquiète le plus les acteurs du milieu en ce moment. La valeur de la production audiovisuelle québécoise a effectivement rebondi à 2,98 milliards de dollars en 2024-2025, une hausse de 5 % par rapport à l’année précédente. Mais ce rebond est presque entièrement porté par la production étrangère et les services de production, dont la valeur a grimpé de 10 % pour atteindre 1,68 milliard de dollars, ce qui représente désormais 56 % de l’ensemble de la valeur de l’industrie audiovisuelle au Québec, contre 54 % l’année précédente.

Pendant ce temps, la production télévisuelle québécoise indépendante, celle qui emploie les artisans d’ici sur une base continue, poursuit son recul. Sa valeur s’établit à 750 millions de dollars en 2024-2025, comparativement à 818 millions l’année précédente, soit une baisse de 8 % pour une deuxième année consécutive, selon l’Institut de la statistique du Québec. Ce recul touche notamment la fiction, les variétés et les magazines de langue française, qui représentent à eux seuls 68 % de la valeur de la production télévisuelle indépendante.

Cette pression sur la production locale indépendante n’a essentiellement rien à voir avec la fluidité des permis de tournage municipaux.

Les causes généralement avancées par le milieu, soit le désabonnement du câble, la captation des revenus publicitaires par les plateformes numériques et la fragmentation des auditoires, dépassent largement les compétences de la Ville. Un groupe de travail mandaté par le ministre de la Culture du Québec en juin 2024 a d’ailleurs consacré plus d’un an à consulter l’industrie avant de déposer, en septembre 2025, son rapport Souffler les braises. Celui-ci recommande notamment de hausser substantiellement le financement de Télé-Québec, un dossier qui relève clairement du gouvernement provincial et non de l’administration municipale.

Le gouvernement du Québec a d’ailleurs commencé à donner suite à ces recommandations : le budget 2026-2027 prévoit un appui financier à l’industrie audiovisuelle totalisant plus de 280 millions de dollars sur cinq ans, dont 176,4 millions destinés à la SODEC et 87,5 millions à Télé-Québec. Ce contraste est révélateur : la réponse structurelle à la crise de la production locale vient du provincial, pas du municipal.

Cela ne rend pas l’annonce de Montréal inutile, mais cela en limite considérablement la portée réelle.

Simplifier les permis de tournage et améliorer la coordination entre arrondissements est un geste raisonnable pour maintenir la compétitivité de Montréal face à d’autres villes qui courtisent les mêmes tournages étrangers. Mais présenter cette mesure comme une réponse à l’industrie audiovisuelle en général, alors que le segment le plus fragile de cette industrie, soit la production locale indépendante, souffre de causes que la fluidité administrative ne touche pas, entretient une confusion sur ce que la Ville peut réellement accomplir dans ce dossier.

Ce que la population devrait attendre de la suite.

Avant de présenter ce chantier comme achevé, l’administration devrait publier des indicateurs concrets : délais moyens de traitement des permis, nombre de tournages additionnels attirés grâce à ces mesures, pour permettre un suivi réel de son efficacité. Et elle devrait surtout éviter de laisser croire que la simplification bureaucratique, aussi utile soit-elle pour les tournages étrangers, constitue une réponse à la crise structurelle qui frappe actuellement la production télévisuelle québécoise elle-même. Québec, lui, a déjà commencé à y répondre par des investissements chiffrés.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Populaires