Pendant que les partis politiques multiplient les promesses de transport en pleine campagne électorale, une étude de crédits tenue au printemps a mis en lumière un problème plus fondamental : la ministre responsable de la Métropole reconnaît ne pas avoir les chiffres de certains investissements réalisés par d’autres ministères dans sa propre région, tandis qu’une élue de l’opposition déplore l’absence d’un tableau de bord consolidé des sommes versées à Montréal.
Le 27 mai dernier, la Commission de l’aménagement du territoire s’est réunie pour étudier les crédits budgétaires du volet métropole du ministère des Affaires municipales et de l’Habitation. Cet exercice, généralement technique et peu suivi par le grand public, a mis au jour des lacunes qui méritent d’être rappelées maintenant que la campagne électorale provinciale place le transport collectif et l’état du réseau routier montréalais au centre des débats.
Un écart de 123 millions de dollars, clarifié seulement grâce à l’intervention d’un fonctionnaire
La députée de Jeanne-Mance–Viger, Filomena Rotiroti, a relevé un écart de 140,325 millions de dollars accordés en 2025-2026 à 17 millions prévus pour 2026-2027 dans le programme 5, « Promotion et développement de la région métropolitaine » — un écart d’environ 123 millions de dollars. Devant cette question, la ministre Chantal Rouleau a d’abord dit chercher l’information et a affirmé que, s’il y avait eu 100 millions de moins pour Montréal, elle l’aurait su. Elle a dû s’en remettre au sous-ministre adjoint au Secrétariat à la région métropolitaine, Francis Côté, pour obtenir une explication : le programme se compose de trois enveloppes (l’entente-cadre de 113 millions, le Fonds signature métropole de 17 millions et des projets spéciaux de 10 millions), et le versement de l’entente-cadre a simplement été reporté à l’exercice suivant plutôt qu’annulé.
Il ne s’agit donc pas d’une coupure réelle de 123 millions, mais l’épisode illustre bien la difficulté, même pour la ministre elle-même, de suivre en temps réel où va l’argent destiné à sa propre région. Un problème que Rotiroti a résumé ainsi : « voyez-vous pourquoi que, quand on dit un tableau de bord, c’est ça que ça sert ».
Un même chiffre, deux lectures possibles
Interrogée sur la part du financement accordée à Montréal, la ministre a affirmé que la métropole représente 26 % du poids du budget, contre 24 % de son poids démographique, y voyant la reconnaissance de l’importance économique de la région. Les élues de l’opposition n’ont pas contesté ce calcul dans l’échange, mais l’ensemble de la séance (marqué par des questions pressantes sur le sous-financement du maintien des actifs du métro, le retard du projet structurant de l’Est et le manque de nouveaux investissements en itinérance) donne à penser que, pour l’opposition, un écart de deux points de pourcentage reste largement insuffisant face à l’ampleur des besoins en infrastructure. Les deux lectures ne sont pas nécessairement contradictoires : un traitement proportionnellement plus généreux sur papier peut coexister avec des besoins qui, eux, ne se mesurent pas en parts démographiques mais en kilomètres de rails vieillissants.
Le cas de Montréal International : la ministre elle-même n’a pas les chiffres
C’est l’échange le plus révélateur de la séance. Selon les réponses déposées au cahier des crédits, Montréal International n’a reçu aucun versement du Secrétariat à la région métropolitaine en 2025-2026, ni en 2022-2023, ni en 2023-2024, et seulement 500 000 $ en 2024-2025. Interrogée sur les raisons de ce quasi-silence budgétaire, la ministre Rouleau a expliqué que le financement de l’organisme relève désormais principalement du ministère de l’Économie plutôt que du volet Métropole. Mais quand la députée Rotiroti lui a demandé si elle connaissait les montants alloués par ce ministère, la réponse a été sans détour : « Non, c’est ça que… je n’ai pas les chiffres. »
Que la ministre responsable de la Métropole ne dispose pas des chiffres d’un organisme portant le nom même de la ville dont elle a la charge n’est peut-être pas en soi une faute ». La répartition des responsabilités entre ministères peut légitimement expliquer cette situation. Mais l’épisode donne du poids concret à la demande de l’opposition : sans outil de suivi centralisé, ni les élus, ni la ministre elle-même ne semblent en mesure de dire précisément combien Montréal reçoit au total.
La question qui reste sans réponse claire
Lorsque Rotiroti a demandé directement à la ministre si elle effectuait, à l’interne, un recensement de l’ensemble des sommes versées à Montréal par les différents ministères (au-delà de son propre portefeuille), le temps de parole s’est écoulé avant qu’une réponse complète ne soit donnée. Rotiroti a d’ailleurs signalé que 39 questions posées dans le cadre de l’étude des crédits ont été renvoyées à d’autres ministères, rendant difficile, selon elle, de savoir « c’est quoi l’enveloppe que Montréal reçoit ».
Sans un tel outil, il devient difficile pour les élus, les journalistes ou la population d’évaluer si l’argent public destiné à la région métropolitaine suit réellement les priorités annoncées. Qu’il s’agisse de l’avenir du Stade olympique et du CF Montréal, du financement de la lutte contre l’itinérance, ou du maintien des actifs vieillissants du métro, sujets qui ont tous occupé une bonne partie de la séance.
Ce que les électeurs du Grand Montréal devraient exiger, au-delà des chiffres de campagne
Les partis politiques peuvent promettre autant de milliards qu’ils le souhaitent en matière de transport collectif d’ici le jour du scrutin. Mais sans un outil de suivi centralisé permettant de vérifier où l’argent va réellement une fois voté, ces promesses resteront aussi difficiles à évaluer que l’était, le 27 mai dernier, la question toute simple de savoir combien Montréal International reçoit du gouvernement du Québec. Avant de réclamer un chèque plus généreux, la région métropolitaine pourrait d’abord exiger la transparence nécessaire pour vérifier que le chèque précédent a été dépensé comme promis.



