Il y a quelque chose de particulièrement lourd dans le fait de célébrer la fête du Travail cette année. Ce n’est pas que le travail manque au Québec : le taux d’emploi des 15 à 64 ans a atteint en moyenne 77,4 % en 2025, le plus élevé de toutes les provinces, contre une moyenne canadienne de 74,2 %. C’est plutôt que les travailleurs que cette journée est censée honorer sont précisément ceux qui paient la facture la plus élevée d’une guerre commerciale qu’ils n’ont pas déclenchée, dans des secteurs qu’ils n’ont pas choisi d’exposer, avec des protections qui arrivent toujours un peu trop tard et un peu trop petites.
Le lendemain, soit le 8 septembre, les contre-tarifs canadiens entrent en vigueur. Il s’agit de la réponse d’Ottawa aux surtaxes américaines, avec des droits de douane canadiens de 15 %, 25 % ou 50 % selon les produits visés, sur environ 27,6 milliards de dollars d’importations américaines. Un acte de réciprocité nécessaire, symboliquement important, et qui aura des effets potentiels sur les prix de certains produits américains importés au Canada, même si tous les produits ne seront pas nécessairement touchés dans les mêmes proportions.
En ce lundi 7 septembre 2026, la fête du Travail est donc une fête sous tension. Les travailleurs de l’aluminium, du meuble, du bois d’œuvre et de l’automobile connaissent bien cette tension. Elle se lit dans la fatigue des quarts de travail réduits, dans l’anxiété des contrats qui n’arrivent plus, dans les conversations avec les collègues sur ce qui va se passer à l’automne.
Ce que les données disent du travail québécois en 2026
Le conflit n’est pas facile pour les PME québécoises. Cette formulation, publiée dans Les Affaires, est l’euphémisme de l’année. Le PIB des secteurs qui dépendent fortement des États-Unis, comme ceux de la fabrication et du transport, a diminué de 4 % de décembre 2024 à novembre 2025, selon les Services économiques TD. Ce n’est pas une stagnation, c’est un recul documenté et mesuré. Il pèse sur les employeurs de ces secteurs, qui ont réduit leur production, gelé leurs investissements ou perdu des clients.
Et les perspectives ne sont pas enthousiasmantes pour l’automne qui vient. Les données mensuelles sur le PIB par secteur donnent à penser que l’économie du Québec s’est contractée au quatrième trimestre de l’an dernier, ce qui a clôturé une année 2025 houleuse, mais globalement faible. À l’échelle du Canada, le PIB réel a progressé de 0,8 % au deuxième trimestre de 2026, soit environ 3,3 % en taux annualisé, une croissance surtout attribuable à la hausse des exportations, des dépenses des ménages et des investissements des entreprises. Une partie de ce rebond a été alimentée par des exportations anticipées avant l’entrée en vigueur des nouvelles surtaxes. Il s’agit toutefois d’une donnée nationale; le Québec ne dispose pas nécessairement du même profil de croissance pour cette période. Si ce carburant conjoncturel s’épuise, l’automne pourrait être différent.
L’objectif de Trump : nommé clairement, enfin
L’objectif de Trump est clair : attaquer notre économie à coups de tarifs douaniers. C’est François Normand qui l’écrit dans Les Affaires, et cette formulation mérite d’être saluée pour sa franchise dans un paysage médiatique qui a parfois eu tendance à envelopper les intentions américaines dans des euphémismes diplomatiques.
Dans cette lecture, les tarifs ne sont pas présentés comme une erreur de politique commerciale, ni comme un malentendu qu’une meilleure diplomatie pourrait dissiper, mais comme un instrument de pression délibéré, destiné à extraire des concessions d’un partenaire jugé trop dépendant pour résister.
Si l’on retient cette lecture, la nature de la réponse requise change. On ne corrige pas une attaque économique délibérée avec des lettres polies et des concessions progressives. On y répond avec les outils dont on dispose, et le Canada en a plus qu’il ne l’a encore utilisé pleinement.
Le Canada lance son propre fonds d’investissement souverain, le Fonds pour un Canada fort, doté d’un financement initial de 25 milliards de dollars sur trois ans, destiné à être investi dans les projets et les entreprises qui stimulent la transformation économique du Canada. C’est une bonne nouvelle structurelle : un fonds souverain capable d’investir dans la résilience industrielle canadienne face aux chocs commerciaux. Mais ses effets se mesureront vraisemblablement en années plutôt qu’en semaines. Les travailleurs qui regardent leurs carnets de commandes se vider ne peuvent pas attendre les retombées d’un fonds dont les premiers investissements mettront du temps à produire des résultats.
La bureaucratie et les services : l’impossible équation
Les gouvernements successifs promettent souvent de réduire la bureaucratie tout en maintenant les services. Ils se heurtent régulièrement au même constat : derrière chaque formulaire, chaque processus, chaque délai administratif se trouve un service public réel rendu à une personne réelle.
Ce n’est pas une défense du statu quo bureaucratique. Des inefficacités réelles existent, notamment les doublons entre niveaux de gouvernement, les processus d’autorisation qui durent des années quand des mois suffiraient, et les systèmes informatiques vieux de vingt ans qui obligent des fonctionnaires qualifiés à faire du travail de saisie de données. Ces inefficacités coûtent de l’argent et elles méritent d’être attaquées avec rigueur.
Mais la promesse de « réduire la bureaucratie sans réduire les services » devrait être soumise à un test simple lors du prochain débat des chefs : donnez un exemple précis de bureaucratie que vous allez éliminer, expliquez comment vous allez le faire, et dites-nous ce que ça économisera en dollars réels sur l’horizon budgétaire de votre mandat.
Cette question simple permettrait de séparer les plans crédibles des slogans de campagne.
Rendre le Québec plus actif : l’enjeu qui lie l’économie et la santé
Les maladies chroniques liées à l’inactivité physique, dont le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, certains cancers et des problèmes de santé mentale, sont généralement associées, dans la littérature de santé publique, à une part croissante des dépenses de santé. Un Québec plus actif serait un Québec en meilleure santé, avec des coûts de santé potentiellement plus soutenables et une moins grande pression sur un système hospitalier déjà sollicité.
La santé des Québécois est autant une question économique que médicale. Et dans un contexte où le déficit budgétaire s’explique en partie par des dépenses en santé qui croissent plus vite que les revenus, l’investissement dans la prévention, dont l’activité physique est l’un des leviers les plus souvent cités, est le type de choix à long terme qu’un gouvernement pourrait prioriser.
Ce n’est pas sexy politiquement. Ce n’est pas une annonce-choc. Ce n’est pas un pont ou un pipeline. C’est de la politique de santé publique dont les effets se mesurent sur vingt ans, et qui mérite sa place dans le débat au même titre que les surtaxes de cinquante pour cent.
Le Sommet canadien de l’investissement : septembre en bref
Le Canada tiendra le tout premier Sommet canadien de l’investissement les 14 et 15 septembre 2026, à Toronto, réunissant certains des plus grands investisseurs institutionnels du monde, des PDG et des chefs d’entreprise internationaux, avec l’objectif déclaré de mobiliser 1 000 milliards de dollars d’investissements au Canada d’ici cinq ans.
Ce sommet est l’un des gestes les plus visibles du gouvernement Carney pour attirer davantage d’investissements internationaux dans un contexte de guerre commerciale avec les États-Unis. L’idée est simple : si Washington rend l’accès au marché américain incertain pour les entreprises installées au Canada, le Canada doit démontrer qu’il peut attirer des investissements pour d’autres raisons, notamment la stabilité institutionnelle, l’électricité propre, les minéraux critiques et la main-d’œuvre qualifiée.
Pour le Québec, ce sommet est une occasion directe de présenter ses secteurs stratégiques devant une audience internationale. L’intelligence artificielle, les sciences de la vie, l’aérospatiale et la production de batteries pour véhicules électriques sont autant de filières qui ont besoin de capitaux que les investisseurs institutionnels mondiaux sont en mesure de fournir. La question est de savoir si le Québec a préparé une présentation convaincante de ces atouts dans le contexte actuel.
Ce que la fête du Travail mérite comme promesse
En ce 7 septembre, fête du Travail, les travailleurs québécois méritent qu’on leur dise la vérité sur ce qui les attend à l’automne.
La vérité, c’est que les contre-tarifs du 8 septembre vont créer de nouvelles pressions inflationnistes sur certains biens. Que les surtaxes américaines continuent de frapper les exportateurs. Que la croissance économique sera modeste : le gouvernement du Québec prévoit une croissance du PIB réel de 1,1 % en 2026 et de 1,4 % en 2027, dans un contexte de pression démographique, de finances publiques contraintes et d’incertitude commerciale persistante. Le déficit comptable prévu pour 2025-2026 est de 7,7 milliards de dollars au budget de mars, une donnée révisée à environ 7,2 milliards depuis, et le gouvernement prévoit un déficit de 6,3 milliards pour 2026-2027.
La vérité, c’est aussi que depuis 2018, plusieurs indicateurs de niveau de vie et de pouvoir d’achat des ménages québécois ont mieux performé qu’ailleurs au Canada, notamment une progression du PIB réel par habitant et du revenu disponible réel par habitant plus marquée qu’en Ontario sur la période. Les bases économiques du Québec, soit son énergie propre, ses secteurs stratégiques et son taux d’emploi record, restent solides malgré la turbulence.
Et la vérité, c’est que les travailleurs et les entreprises des secteurs les plus exposés aux tensions commerciales, notamment l’aluminium, le meuble et le bois d’œuvre, ont besoin non pas de promesses de campagne, mais d’un gouvernement provincial qui comprend que protéger leurs emplois exige à la fois une défense ferme des intérêts québécois à Ottawa et des investissements structurels dans la diversification et la productivité de leurs industries.
L’objectif de Trump, selon certains observateurs, est clair : attaquer l’économie canadienne à coups de tarifs douaniers. La réponse du Québec doit être tout aussi claire, non pas dans les discours électoraux, mais dans les politiques concrètes que le prochain gouvernement mettra en œuvre dès le lendemain du 5 octobre.
Bonne fête du Travail à toutes celles et tous ceux qui font tourner cette économie, y compris quand elle tourne plus lentement qu’elle ne le devrait.


