Christine Fréchette tente de circonscrire le lien entre son équipe et Mission Leadership Québec, un organisme que son parti a pourtant rémunéré pour bien plus que la seule tenue d’assemblées publiques. L’épisode expose la contradiction persistante d’une formation qui tente de séduire à la fois les fédéralistes déçus du Parti libéral et les souverainistes inquiets d’un référendum péquiste.
L’épisode aurait pu passer inaperçu, n’eût été la coïncidence de calendrier qui l’a placé au cœur d’une semaine autrement dominée par les frasques verbales d’un ministre à l’endroit de Donald Trump. Il est apparu que la Coalition avenir Québec avait mandaté, et rémunéré, un organisme du nom de Mission Leadership Québec (MLQ) pour recruter les participants d’une assemblée publique à laquelle a participé Christine Fréchette, ainsi qu’une seconde rencontre prévue à Québec. Or, cet organisme, qui se présente lui-même comme politiquement neutre, poursuit une mission explicite de renforcement de la place du Québec dans la fédération canadienne. Il développe aussi, selon des documents obtenus par le Journal de Québec, une stratégie visant à faire contrepoids à la montée du sentiment indépendantiste en vue d’un éventuel référendum. Le mandat s’étend d’ailleurs au-delà de la seule logistique des assemblées: MLQ a aussi obtenu l’accès à la liste des membres de la CAQ et mène des sondages pour la formation. Parmi ses administrateurs figure Philippe Lafrance, proche collaborateur de la ministre fédérale Mélanie Joly, qui a lui-même reconnu en entrevue qu’une partie des revenus tirés de ces mandats sert à financer des ressources consacrées à la promotion du fédéralisme.
Confrontée à cette contradiction, Christine Fréchette a cherché à circonscrire le lien plutôt qu’à le justifier pleinement. Elle a assuré que le contrat de son parti avec MLQ se limitait à l’organisation de deux assemblées, tout en se révélant incapable de préciser le montant exact versé à l’organisme. Elle a néanmoins réitéré, dans la foulée, son propre positionnement politique, insistant sur le fait que la CAQ demeurait un parti nationaliste, mais nationaliste « à l’intérieur du cadre canadien », a-t-elle précisé. Cette nuance tranche avec le choix d’un partenaire dont une partie de la mission va précisément à contre-courant de cette identité revendiquée.
Une stratégie de pêche à deux lignes
Cet épisode ne peut se comprendre isolément de la manœuvre électorale plus large dans laquelle il s’inscrit. Christine Fréchette a multiplié, au cours de la même période, des appels destinés à deux électorats aux inclinations constitutionnelles diamétralement opposées. Elle a d’abord interpellé les indépendantistes « lucides et réalistes », les invitant à se rallier à la CAQ plutôt que de risquer un référendum péquiste. Quelques jours plus tard, elle a interpellé les électeurs libéraux déçus du chef Charles Milliard, les invitant à rallier plutôt la Coalition avenir Québec pour faire barrage au Parti québécois. Cette double sollicitation traduit une stratégie électorale assumée visant à élargir simultanément la base caquiste aux dépens du Parti libéral et du Parti québécois. Les sondages suggèrent d’ailleurs que la formation caquiste, bien qu’elle ait bénéficié d’un regain de popularité lié aux nouvelles menaces tarifaires de l’administration Trump, semble avoir atteint un plafond dans les intentions de vote.
C’est précisément cette stratégie de la « troisième voie », oscillant entre nationalisme, fédéralisme et une ouverture ponctuelle à l’idée souverainiste, que Charles Milliard a choisi de railler avec une formule assassine: « La CAQ, une semaine est conservatrice, une semaine est souverainiste, une semaine est fédéraliste. Je suis le seul fédéraliste », a-t-il lancé, ajoutant à l’intention de ses deux principaux adversaires que « PSPP est souverainiste et Christine Fréchette est opportuniste ». Le chef libéral a aussi tourné en dérision cette valse électorale, se moquant de voir la cheffe caquiste « faire des beaux yeux » tour à tour aux péquistes, aux conservateurs, puis aux libéraux, et sans doute bientôt, a-t-il ironisé, aux solidaires.
Un ministre et une insulte comme rideau de fumée
C’est dans ce contexte déjà chargé que Bernard Drainville, ministre sortant de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie et candidat caquiste dans Lévis, a proféré, lors d’une entrevue à l’émission Bouchard en parle sur les ondes de FM93, une insulte grossière à l’endroit du président américain Donald Trump. Christine Fréchette a dû rappeler son ministre à l’ordre publiquement, lui demandant de retirer ses propos. L’épisode a occupé une large part de la couverture médiatique de cette journée de campagne. Mais c’est le chef péquiste Paul St-Pierre Plamondon qui a offert la lecture la plus incisive de cet enchaînement d’événements, accusant la CAQ d’avoir orchestré une mise en scène destinée à détourner l’attention des contrats controversés accordés à Mission Leadership Québec. Cette accusation, qu’aucun élément public disponible ne permet à ce jour d’établir comme un fait avéré, relève pour l’instant de l’interprétation politique. Elle illustre néanmoins une dynamique récurrente de cette campagne électorale, celle de la difficulté, pour les commentateurs et les électeurs eux-mêmes, de départager les controverses authentiques des diversions calculées, dans un cycle médiatique où chaque scandale ponctuel risque d’en écraser un autre, potentiellement plus révélateur sur le plan structurel.
Une contradiction identitaire ancienne, ravivée par la campagne
Le malaise que trahit cet épisode n’est pas propre à Christine Fréchette. Il s’inscrit dans une tension constitutive de la Coalition avenir Québec depuis sa fondation, celle d’un parti né précisément pour offrir aux Québécois une alternative au débat fédéralisme-souverainisme qui a dominé la vie politique de la province pendant près de cinquante ans. Bernard Drainville lui-même, ancien député péquiste avant son passage à la CAQ en 2022, en est l’un des symboles vivants. Le recours, par le parti qu’il représente désormais, à un organisme dont une partie de la mission consiste à promouvoir l’unité canadienne et à contrer un éventuel mouvement souverainiste expose néanmoins les limites de cette « troisième voie »: à force de vouloir occuper l’espace entre deux pôles, la Coalition avenir Québec s’expose à des partenariats et à des ambiguïtés qui finissent par brouiller, plutôt que clarifier, l’identité constitutionnelle qu’elle revendique.
Un dossier qui continuera de suivre la campagne caquiste
Reste que cet épisode, aussi révélateur soit-il des tensions internes du positionnement caquiste, n’a pas encore donné lieu à une remise en question publique et détaillée du processus d’octroi de ce contrat par la formation de Christine Fréchette. L’absence de précision sur le montant exact versé à Mission Leadership Québec, combinée au fait que la CAQ n’a annoncé aucune fin à cette relation d’affaires, laisse un flou que les partis adverses ne manqueront vraisemblablement pas d’exploiter à nouveau. Le chef péquiste a d’ailleurs déjà demandé au Directeur général des élections du Québec de se pencher sur la relation entre MLQ et la CAQ. Dans les dernières semaines qui séparent le Québec du scrutin du 5 octobre, la question de la cohérence constitutionnelle de la Coalition avenir Québec continue de s’imposer, malgré elle, comme l’un des fils conducteurs de cette campagne.
Note méthodologique : la citation « On est un parti nationaliste et on va le demeurer », attribuée à Christine Fréchette dans une version antérieure de cet article, a été retirée faute de source primaire confirmant sa formulation exacte. L’idée qu’elle défend un nationalisme « à l’intérieur du cadre canadien » est en revanche bien attestée. De même, la citation attribuée à Bernard Drainville justifiant son départ du PQ par un désintérêt des Québécois pour le débat référendaire n’a pas pu être retracée à une source primaire et a été retirée.



