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Jonathan Osorio : 400 matchs avec Toronto. Et son anniversaire le jour du Mondial

Jonathan Osorio est né à Toronto de parents colombiens, a grandi à Brampton, a partagé un dortoir uruguayen à 17 ans avec 30 jeunes qui le voyaient comme un intrus, a traversé des mois de noirceur entre deux continents — et a reçu la clé de la ville de Brampton à 25 ans. Le 12 juin 2026, le Canada jouait son match d’ouverture de la Coupe du monde à BMO Field. C’était aussi son 34e anniversaire.


par Jean Emmanuel Duchemin | Série Mondial 2026


Le 12 juin 2026, le Canada dispute son match d’ouverture du Mondial contre la Bosnie-Herzégovine à BMO Field, à Toronto.

Jonathan Osorio a 34 ans ce jour-là. C’est son anniversaire.

Son stade. Sa ville. Son pays. Son anniversaire. Le Mondial.

Il a toujours su que le destin avait un sens de la mise en scène. Mais là, même lui, l’homme tranquille de Brampton qui prend les choses comme elles viennent, n’avait probablement pas osé imaginer une coïncidence pareille.


Toronto, Cali, Medellín. Et Brampton à sept ans.

Le 12 juin 1992 — oui, ce même 12 juin — Jonathan Osorio naît à Toronto. Ses parents sont tous les deux nés en Colombie : son père Diego à Caicedonia, dans le département du Valle del Cauca, et sa mère Bibiana à Medellín. Deux villes colombiennes, deux personnalités différentes, un fils né au Canada.

Il a sept ans quand la famille déménage de Toronto à Brampton — la ville voisine, la ville de tout le monde dans cette série, la ville qui produit des internationaux à la chaîne. Il a deux frères, Anthony et Nicholas, tous deux joueurs de soccer aussi.

À quatre ans, il fait ses premières touches de balle dans la Toronto Futsal League — le futsal, le soccer en salle sur petit terrain, où les pieds apprennent à être rapides, précis, intelligents. À 12 ans, le Brampton Youth SC. Puis le Clarkson SC à Mississauga, où il rencontre un certain Lucas Cavallini.

Ce garçon-là va changer sa vie.


Le sous-sol de la famille Cavallini, et le tournoi en Uruguay

Lucas Cavallini a un père argentin. Jonathan Osorio a des parents colombiens. Les deux gamins parlent espagnol à la maison. Et ils se retrouvent dans les mêmes équipes locales de la région de Mississauga-Brampton, à s’affronter d’abord, puis à jouer ensemble, puis à devenir inséparables.

Le père de Cavallini a installé une sorte de terrain de soccer dans le sous-sol familial. Jonathan Osorio y passe de longues heures — lui et Lucas contre leurs petits frères, des matchs qui n’en finissent pas, des dribbles répétés jusqu’à l’épuisement dans un espace à peine assez grand pour dix personnes.

En 2009, l’équipe du Clarkson SC fait une tournée en Uruguay. Une de ces excursions sportives qui ressemble à un voyage scolaire — sauf que là-bas, quelque chose se passe. Les jeunes joueurs canadiens montrent suffisamment de talent pour attirer l’attention des recruteurs du Club Nacional de Football — un des deux plus grands clubs du pays, académie de Luis Suárez avant qu’il parte pour l’Europe.

On leur offre un essai. Puis un contrat junior.

Osorio et Cavallini se regardent. Ils ont 17 ans. Ils ne connaissent presque personne à Montevideo. Ils disent oui.


La Casona, les Uruguayens, et les intrus de Brampton

Dans le jargon de l’académie de Nacional, la résidence des joueurs juniors s’appelle la Casonala grande maison, en espagnol. Osorio l’explique lui-même : « En français ça voudrait dire une sorte de manoir — je ne dirais pas que c’est un manoir — c’est plutôt un dortoir. »

Dans ce dortoir, des chambres avec trois lits superposés. Osorio et Cavallini vivent avec 30 autres gamins âgés de 12 à 18 ans — tous Uruguayens, venant de provinces éloignées de Montevideo, et qui ont d’abord vu les deux Canadiens comme des étrangers venus leur prendre leur place.

Ce n’est pas une figure de style. Dans les académies sud-américaines, la compétition pour les contrats est réelle. Chaque gabarit qui entre dans la Casona est un concurrent potentiel pour quelqu’un d’autre. La tension est palpable les premières semaines.

Osorio et Cavallini ne se découragent pas. Ils s’intègrent, lentement, match après match. Quand Osorio a 18 ans, la règle dit qu’on doit quitter la Casona. Lui et Cavallini trouvent alors un appartement avec deux coéquipiers. Quatre jeunes hommes, une cuisine, des factures à partager — et le rêve de devenir professionnels au bout du couloir.

Osorio reste deux ans à Nacional, passant des U19 aux réserves. Il ne signe pas de contrat professionnel. Mais il apprend. Il absorbe. Il revient au Canada en 2011, imprégné du style technique uruguayen — cette précision des pieds, cette lecture du jeu, ce garra charrúa qui fait que les équipes uruguayennes défient toujours leur taille.


Les jours sombres. Un gym. Une deuxième chance.

De retour à Toronto en 2011, Osorio cherche un club. L’essai attendu au Toronto FC — sous l’entraîneur Paul Mariner — ne se concrétise jamais. Et en plus, il se blesse au genou : une tendinite patellaire qui l’immobilise.

Il n’a pas de club. Il est blessé. Il a 19 ans.

Rétrospectivement, il décrit cette période avec une franchise qui force le respect : « C’était des jours vraiment sombres, pendant quatre ou cinq mois. »

La suite doit quelque chose au hasard. Il rencontre quelqu’un dans un gym local qui l’aide avec sa physiothérapie et l’invite à s’entraîner avec le SC Toronto, en Ligue canadienne de soccer — une ligue semi-professionnelle. L’académie du Toronto FC y participe, ce qui permet aux joueurs de se faire voir. Et c’est là que le coach de l’académie, Danny Dichio, le repère et lui dit de revenir en janvier 2012.

Ce gym anonyme, ce kinésithérapeute dont personne ne connaît le nom, cette invitation à s’entraîner dans une ligue semi-pro — c’est ce qui a sauvé la carrière de Jonathan Osorio.


400 matchs, une clé de ville, un Azteca — et le capitanat

Le 1er mars 2013, Osorio signe son premier contrat professionnel avec le Toronto FC. Il a 20 ans. C’est sa dernière chance, dit-il lui-même. Il regarde son premier camp d’entraînement comme un homme qui sait que les alternatives ont disparu.

L’entraîneur Ryan Nelsen le garde.

Treize ans plus tard, il n’est jamais parti.

326 apparitions en saison régulière de MLS. 52 buts. 38 passes décisives. Recordman absolu du TFC en nombre d’apparitions — 249 devant le suivant. En 2017, il fait partie du triplé historique du TFC : MLS Cup, Supporters’ Shield, Championnat canadien — la seule saison où un club de MLS a tout remporté en même temps.

En 2018, lors de la Ligue des Champions de la CONCACAF, il marque des buts dans chaque tour du tournoi — dont un au fameux Stade Azteca de Mexico City contre le Club América. Il finit meilleur buteur du tournoi avec quatre buts. Il marquera aussi pour le Canada contre le Mexique à l’Azteca lors des qualifications pour le Qatar — un des rares joueurs de l’histoire à avoir scoré dans ce stade pour deux équipes différentes.

Le 20 décembre 2017, la mairesse de Brampton, Linda Jeffrey, lui remet la Clé de la ville. Jonathan Osorio, 25 ans, fils d’immigrants colombiens, reçoit la clé de la ville où il a grandi. Cette distinction était remise à des héros de guerre, à des hommes d’État, à des pionniers — et maintenant à un milieu de terrain de soccer de Brampton.

En janvier 2024, il est nommé capitaine du Toronto FC — huitième capitaine de l’histoire du club. Il succède à l’Américain Michael Bradley, aujourd’hui entraîneur de New York Red Bulls.


« La dernière chance. »

Il y a une phrase de Jonathan Osorio, dite à inBrampton en 2022 alors qu’il approchait de son 300e match avec le TFC, qui mérite d’être citée exactement comme elle a été prononcée.

On lui demande ce qu’il ressentait en arrivant à son premier camp d’entraînement avec le Toronto FC en 2013. Sa réponse : « Je l’ai vécu comme ma dernière chance. Vraiment. Ma dernière chance de gagner ma vie en jouant au football et en faisant ce que j’aime. »

Ça sonne différemment maintenant qu’il en est à 400 matchs avec le même club.


Le 12 juin 2026 — l’anniversaire, le Mondial, et BMO Field

La date a été fixée des mois à l’avance. Le Canada contre la Bosnie-Herzégovine, premier match du groupe, à BMO Field à Toronto — le stade où Osorio a joué ses 400 matchs, où la foule le connaît par son prénom, où il a soulevé des trophées et marqué des buts qui sont devenus des moments de la culture sportive torontoise.

Et ce match a lieu le 12 juin.

Son anniversaire.

Il dit, quand les journalistes lui posent la question avec des étoiles dans les yeux : « Le destin est quelque chose de fascinant. »

Il n’en dit pas plus. Il n’en a pas besoin.


Ce qu’il faut retenir

Jonathan Osorio n’a jamais quitté Toronto. Dans une époque où les joueurs changent de club comme de chemise, où les transferts redessinent les carrières tous les étés, il est resté. Treize saisons. 400 matchs. Un triplé. Une clé de ville. Le capitanat.

Et maintenant, à 34 ans, il joue la Coupe du monde dans son stade, dans sa ville, le jour de son anniversaire.

Ses parents Diego et Bibiana sont partis de Colombie pour lui donner une chance. Il a failli tout perdre sur une tendinite et un gym anonyme. Il a partagé un dortoir uruguayen à 17 ans avec 30 gamins qui ne voulaient pas de lui.

Et là, le 12 juin 2026, à BMO Field, l’arbitre siffle le coup d’envoi.

Bonne fête, Oso.

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