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La SAQ rouvre ses portes au bourbon : la première ligne rouge qui tombe

Ce samedi matin, Radio-Canada l’a confirmé avec une précision qui ne laisse guère de place à l’interprétation : Ottawa est prêt à lever l’interdiction sur la vente d’alcool américain dans les réseaux provinciaux. En échange, le gouvernement Carney demanderait à Washington d’abandonner les droits de douane de cinquante pour cent devant entrer en vigueur le 19 août.

La première ligne rouge vient de tomber.

Depuis des mois, LeBlanc répétait qu’il ne demanderait pas aux provinces de réintroduire les alcools américains. Carney maintenait que les positions canadiennes étaient fermes. Et ce matin, onze jours avant l’échéance, la position a changé — discrètement, un samedi d’août, sans conférence de presse, sans explication aux Canadiens qui avaient activement participé au boycott.

Ce que le boycott représentait — et ce qu’on sacrifie

Il faut mesurer ce que représente cette concession, au-delà de la mécanique commerciale.

Quand les provinces canadiennes ont retiré les bourbons kentuckiens, les vins californiens et les spiritueux américains de leurs tablettes au printemps 2025, ce n’était pas qu’une mesure de rétorsion commerciale froide et calculée. C’était un geste que des millions de Canadiens avaient fait leur. Des Québécois ont délibérément choisi autre chose que leur Jack Daniel’s habituel. Des Ontariens ont laissé le bourbon de côté en signe de solidarité. Des détaillants ont reconfiguré leurs présentoirs. Ce boycott avait une dimension citoyenne réelle — une des rares occasions où une politique commerciale abstraite avait trouvé une expression concrète et populaire dans le comportement quotidien des gens ordinaires.

Lever ce boycott sans l’expliquer publiquement, sans tenir une conférence de presse, sans permettre aux Canadiens de comprendre ce qu’ils obtiennent en échange et pourquoi cette concession est justifiée maintenant alors qu’elle était inacceptable il y a encore deux semaines — c’est traiter les citoyens comme des spectateurs d’une négociation qui les concerne directement.

Washington avait explicitement listé le boycott des alcools comme l’un des trois principaux griefs justifiant les nouvelles surtaxes. Ottawa venait de confirmer cette semaine qu’il n’avait pas l’intention de bouger là-dessus. Et aujourd’hui, la position a changé — parce que onze jours avant le 19 août, la pression du calendrier l’a emporté sur le principe.

La logique de l’érosion progressive

Reprenons la liste des concessions canadiennes depuis dix-huit mois, dans l’ordre chronologique.

La taxe sur les services numériques a été abandonnée en juin 2025 pour relancer des négociations que Trump avait annulées quelques heures plus tôt. Les recettes du pont Gordie-Howe — un pont entièrement financé par le Canada — ont été partagées à moitié avec le Michigan pour obtenir son ouverture. Les politiques d’achats gouvernementaux ont été partiellement assouplies sous pression américaine. Et ce matin, le boycott des alcools américains, présenté depuis des mois comme une ligne rouge, est officiellement levé.

Chaque concession a été présentée comme ponctuelle, ciblée, proportionnée. Chaque fois, Ottawa a assuré que les lignes rouges restantes — gestion de l’offre, tarifs sectoriels sur l’aluminium et le bois d’œuvre — ne bougueraient pas. Et chaque fois, quelques semaines plus tard, une nouvelle pression américaine a repoussé la frontière de ce qui était négociable.

Ce n’est pas de la négociation. C’est de l’érosion progressive sous pression constante. Et Washington le sait. C’est précisément pour cela que la stratégie américaine consiste à maintenir une menace permanente, à varier les prétextes et à ne jamais complètement satisfaire les demandes canadiennes — parce que tant qu’il reste une menace sur la table, le Canada continue de céder.

La gestion de l’offre : jusqu’à quand?

La question que tous les observateurs posent ce matin est inévitable : si la ligne rouge des alcools a cédé, combien de temps la ligne rouge de la gestion de l’offre va-t-elle tenir?

Carney a répété cette semaine que la gestion de l’offre était non négociable. LeBlanc l’a confirmé. Ce sont des engagements publics clairs, pris devant des producteurs laitiers organisés politiquement, dans des provinces comme le Québec où ces producteurs représentent un poids électoral réel dans des dizaines de circonscriptions rurales.

Mais ces engagements étaient tout aussi clairs sur l’alcool. Et ils ont cédé onze jours avant l’échéance.

Pour les producteurs laitiers québécois — représentés notamment par Daniel Gobeil, le candidat libéral dans Chicoutimi-Le Fjord — l’annonce de ce matin est une sonnette d’alarme. Non pas parce que la gestion de l’offre est nécessairement sur le point d’être sacrifiée. Mais parce que le mécanisme par lequel le gouvernement Carney cède sur ses propres positions vient d’être démontré publiquement avec une clarté que même les plus ardents défenseurs du gouvernement ne peuvent pas ignorer : sous pression suffisante, à échéance suffisamment proche, les lignes rouges deviennent des lignes orange, puis des lignes jaunes, puis disparaissent.

Ce que Fréchette doit dire — et maintenant

Pour Christine Fréchette, cette concession sur l’alcool pose un défi politique immédiat et concret. La SAQ est une institution québécoise. Les alcools en vente à la SAQ relèvent des choix provinciaux. La décision de réintroduire les bourbons américains dans ses succursales devrait, en principe, être une décision que Québec prend elle-même — pas une décision qu’Ottawa impose dans le cadre d’un accord commercial négocié à Washington.

Or le gouvernement Carney ne semble pas avoir consulté les provinces avant de confirmer publiquement cette disposition. Il n’a pas organisé de conférence des premiers ministres. Il n’a pas convoqué de réunion d’urgence du Conseil de la fédération. Il a simplement laissé fuiter l’information un samedi matin d’août, onze jours avant une échéance dont les gouvernements provinciaux subiront directement les conséquences.

Fréchette doit réagir aujourd’hui. Pas demain, pas la semaine prochaine après consultation de son cabinet. Aujourd’hui. Soit pour dire qu’elle approuve cette direction et expliquer pourquoi le Québec accepte de réintroduire les alcools américains à la SAQ dans ce contexte. Soit pour dire qu’Ottawa n’a pas le pouvoir d’imposer unilatéralement cette décision aux réseaux provinciaux et que le Québec sera consulté avant toute réintroduction. Le silence serait la pire des réponses — celui qui permet à Ottawa de présumer du consentement québécois sans l’avoir obtenu.

Jean-François Cloutier au PQ : une candidature qui parle de notre époque

En marge de la tempête commerciale, une autre nouvelle du jour mérite qu’on y consacre quelques lignes. Jean-François Cloutier, journaliste bien connu du Journal de Montréal et de LCN, se présente pour le Parti québécois aux élections du 5 octobre.

Cette candidature dit quelque chose sur notre époque politique que la seule annonce d’un nom ne capture pas entièrement.

Cloutier est une figure médiatique connue, à l’aise devant les caméras, avec une reconnaissance publique que la plupart des candidats de première heure ne possèdent pas. Sa candidature sous bannière péquiste confirme une tendance que le retour d’Elsie Lefebvre avait déjà esquissée : le PQ de St-Pierre Plamondon recrute dans les médias, dans les milieux professionnels visibles, dans les cercles où la notoriété préexiste à la politique. C’est une stratégie de candidatures qui vise à combler le déficit de visibilité d’un parti dont les élus actuels sont souvent peu connus du grand public.

Mais il y a aussi une question que cette candidature soulève sur la nature des frontières entre journalisme et politique. Cloutier a commenté, analysé, parfois critiqué les partis politiques depuis une position qui se voulait extérieure à l’arène. Il entre maintenant dans cette arène. C’est son droit absolu. Mais l’étanchéité entre commentaire politique et engagement partisan, déjà fragilisée dans notre paysage médiatique, prend un coup de plus.

La vraie question n’est pas de savoir si Cloutier sera un bon candidat. C’est de savoir si les médias québécois vont réfléchir sérieusement aux règles qui devraient gouverner le passage de leurs journalistes et commentateurs vers la politique active — non pas pour l’interdire, mais pour que le public comprenne clairement à quel moment une voix cesse d’être une voix indépendante pour devenir une voix partisane.

Onze jours

Il reste onze jours avant le 19 août. Ottawa vient de confirmer une concession majeure sur l’alcool. LeBlanc retourne à Washington lundi pour tenter de conclure un accord plus large. La gestion de l’offre est officiellement la dernière ligne rouge.

Ce qui se passe dans les onze prochains jours dira beaucoup sur ce que la diplomatie canadienne est capable d’obtenir quand elle négocie depuis une position affaiblie par ses propres concessions successives. Mais ce qui se passe aujourd’hui même — dans les bureaux du gouvernement Fréchette, dans les associations de producteurs laitiers, dans les régions manufacturières qui regardent les négociations depuis des mois — dira autant sur la capacité du Québec à faire valoir ses intérêts dans un processus qui le concerne directement et dans lequel il n’a pas de siège officiel à la table.

Le bourbon américain va revenir à la SAQ. Ce n’est peut-être pas la fin du monde commercial. Mais c’est le début de quelque chose que les Canadiens méritent qu’on leur explique honnêtement — et que personne à Ottawa n’a encore eu le courage de nommer clairement.

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