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Chicoutimi-Le Fjord : le verdict qui change tout

Il y a des résultats électoraux qu’on ne voit pas venir, même quand on pensait avoir tout calculé. Le résultat de lundi soir dans Chicoutimi-Le Fjord est de ceux-là.

Daniel Gobeil a obtenu 51,3 % des voix, avec une avance de plus de 5 800 votes sur la candidate bloquiste Caroline Dubé, qui détient près de 33 % des votes. Le candidat conservateur Régis Gaudreault a pour sa part reçu 12,5 % des suffrages.

Arrêtons-nous sur ce chiffre : cinquante et un pour cent. Dans une circonscription du Saguenay que les libéraux n’avaient pas gagnée depuis 2015. Dans une région où les électeurs ont voté à deux reprises seulement pour le parti au pouvoir depuis le début du millénaire. Dans une région fortement exposée aux tarifs américains sur l’aluminium. Avec un taux de participation d’environ 42 %, pas exceptionnel, mais suffisant pour valider un résultat de cette ampleur.

Ce n’est pas une victoire. C’est un verdict.

Ce que dit ce résultat, et ce qu’il ne dit pas

Avant de tomber dans le triomphalisme ou dans le scepticisme systématique, lisons ce résultat avec la précision qu’il mérite.

Ce que le résultat dit clairement : un récent sondage Synopsis-La Presse révélait que les libéraux ont fait un bond de cinq points de pourcentage après la suspension des négociations et qu’ils jouissaient désormais de l’appui d’un électeur sur deux. Le résultat de Chicoutimi-Le Fjord peut être lu comme un appui à la stratégie de Carney face à la guerre commerciale (tenir ferme, négocier, montrer de la cohérence), à un moment où les surtaxes américaines sont pourtant en vigueur et les contre-tarifs canadiens imminents. Ce paradoxe mérite d’être nommé : les Canadiens semblent approuver la gestion de la crise même quand la crise est toujours là.

Ce que le résultat dit également : le choix de Daniel Gobeil comme candidat était politiquement brillant. Gobeil a adressé un discours de victoire aux militants libéraux vers 23 h 30 : « Vous le savez, notre région est la plus touchée par la guerre tarifaire, mais ici on est en train de changer l’économie, l’économie du Québec, l’économie du Canada. » Un ancien président des Producteurs de lait du Québec qui gagne avec 51 % dans la région de l’aluminium envoie deux messages simultanément à l’électorat : la gestion de l’offre sera défendue, et le Saguenay a choisi le gouvernement plutôt que l’opposition.

Mais ce que le résultat ne dit pas, et ce serait une erreur de l’en déduire, c’est que la guerre commerciale est réglée, que les travailleurs de l’aluminium sont protégés ou que les surtaxes de cinquante pour cent ont cessé de faire des dommages. Gobeil lui-même l’a reconnu dans son discours : sa région est la plus touchée. Il a été élu malgré cette réalité, pas parce qu’elle a disparu.

Le Bloc à 33 % : le recul qui interroge

Le deuxième enseignement de ce résultat est celui dont on parle le moins : la performance du Bloc québécois. Caroline Dubé récolte 33 % des voix dans une circonscription historiquement nationaliste, un résultat décevant pour un parti qui espérait profiter du mécontentement envers Ottawa pour consolider sa présence au Saguenay.

Ce résultat dit quelque chose d’important sur l’état du Bloc à ce moment précis de l’histoire politique québécoise. Yves-François Blanchet dirige un parti qui a fait de la défense des intérêts québécois face à Ottawa son identité centrale depuis des années. Et quand Ottawa gère une crise commerciale de façon que les électeurs du Saguenay jugent suffisamment satisfaisante pour lui accorder 51 % des voix, le principal argument du Bloc, à savoir qu’Ottawa ne défend pas le Québec, semble perdre temporairement de son pouvoir de conviction, du moins dans cette lecture du scrutin.

Ce n’est pas une condamnation à long terme du Bloc. C’est une réalité conjoncturelle qui suggère que les partis fédéraux nationalistes performent mieux dans les périodes où les gouvernements centraux semblent indifférents aux intérêts régionaux que dans les périodes où ces gouvernements sont perçus comme engagés dans la défense de ces intérêts, même imparfaitement.

Le conservateur à 12,5 % : l’effondrement qui dit tout sur Poilievre

Le troisième signal de cette nuit électorale est le moins commenté et peut-être le plus révélateur : Daniel Gobeil a finalement obtenu 51,3 % des voix, contre environ 33 % pour Caroline Dubé et 12,5 % pour Régis Gaudreault.

Douze virgule cinq pour cent dans une circonscription que les conservateurs détenaient depuis 2018. Dans une région traditionnellement réceptive au message conservateur de prudence budgétaire et de défense des industries régionales. C’est une débâcle qui n’a pas reçu toute l’attention qu’elle méritait dans la nuit d’élection.

Le message conservateur sur la guerre commerciale n’a pas convaincu suffisamment d’électeurs de Chicoutimi-Le Fjord. Quand une région souffre, elle ne vote pas nécessairement pour le candidat qui dit que le gouvernement est incompétent. Elle vote parfois pour le gouvernement, parce que c’est lui qui détient les leviers, parce que c’est lui qui peut négocier, et parce que l’opposition n’a pas offert de vision suffisamment convaincante de ce qu’elle aurait fait différemment.

Poilievre doit tirer une leçon sérieuse de ce résultat. Sa stratégie de blâme sans alternative crédible ne suffira pas face à un Carney dont la position parlementaire vient d’être renforcée par les trois victoires libérales du 31 août.

Ce que ce résultat change pour la campagne québécoise

Ce mardi 1er septembre, la campagne électorale québécoise se réveille avec une nouvelle donnée politique que personne n’avait entièrement anticipée.

Carney sort de cette nuit électorale politiquement renforcé, ce qui change la dynamique de la campagne provinciale de plusieurs façons simultanées, à lire toutefois comme autant d’hypothèses d’analyse plutôt que de conséquences mécaniques du scrutin.

Pour Fréchette d’abord. Son argument du rempart contre l’instabilité pourrait gagner en crédibilité quand le gouvernement fédéral dont elle revendique la collaboration vient de démontrer qu’il peut gagner dans les régions les plus frappées par la guerre commerciale. Un Carney fort est un partenaire qui peut livrer, et Fréchette peut faire valoir que son gouvernement provincial et le gouvernement fédéral peuvent travailler ensemble de façon productive pour protéger les intérêts du Québec.

Pour PSPP ensuite. Sa critique de la stratégie d’Ottawa comme « très dommageable » pour le Québec se heurte à un contre-exemple venu des électeurs du Saguenay eux-mêmes, la région qu’il citait justement comme exemple de la mauvaise gestion fédérale. Ce n’est pas fatal pour sa campagne. Mais il devra reformuler ses arguments sur la relation avec Ottawa dans un contexte où Carney vient de démontrer une capacité à obtenir du soutien au cœur même d’une région historiquement nationaliste.

Pour Milliard, ce résultat est plus ambivalent. D’un côté, il confirme que le vote fédéraliste existe au Québec, y compris dans des régions qu’on croyait imperméables aux libéraux fédéraux. De l’autre, ce vote fédéraliste s’est exprimé en faveur des libéraux fédéraux de Carney, pas des libéraux provinciaux de Milliard. Ce n’est pas le même parti. Et les 51 % de Gobeil à Chicoutimi-Le Fjord ne se transféreront pas automatiquement dans une circonscription provinciale adjacente.

Le secrétariat à l’efficacité de l’État : PSPP fait sa politique intérieure

Pendant que les résultats de la nuit s’installaient dans le débat public, le PQ annonçait vouloir créer un Secrétariat à l’efficacité gouvernementale et à l’allègement réglementaire. Le chef péquiste souhaitait également une réduction de 2,5 % des coûts de rémunération dans le secteur public sur trois ans, sans licenciements forcés, misant sur l’attrition, les incitatifs de départ et la révision du ratio gestionnaires-employés.

Cette annonce péquiste, éclipsée par le résultat de Chicoutimi-Le Fjord, mérite néanmoins d’être examinée. Un secrétariat chargé d’identifier les doublons, les inefficacités et les postes de dépenses qui ne produisent pas les résultats escomptés est une idée qui a une logique réelle dans un contexte de finances publiques contraintes.

Mais la condition sine qua non annoncée par PSPP, soit l’absence de tout licenciement forcé, pose immédiatement la question de la crédibilité de l’exercice. Réduire de 2,5 % la taille du secteur public en ne comptant que sur les départs naturels, la non-réembauche et les incitatifs financiers, c’est prendre le risque de créer des déserts de services dans les secteurs déjà aux prises avec des pénuries de personnel (santé, éducation, services sociaux) plutôt que d’éliminer les inefficacités réelles.

La bonne idée derrière ce plan, rendre l’État plus efficace, est assortie d’une contrainte, l’absence de tout licenciement, qui pourrait la vider de son contenu. C’est une proposition électorale qui rassure tout le monde sans garantir quoi que ce soit.

Ce que le 81 % des Québécois dit à tous les partis

Parmi les données publiées hier dans Le Devoir sur les dossiers économiques de la campagne, une statistique mérite de conclure cet éditorial du premier septembre.

Une forte majorité de Québécois, 81 %, estime que « les partis politiques devraient prioriser l’équilibre budgétaire même si cela implique des choix difficiles », d’après un sondage mené pour la Chaire en fiscalité et en finances publiques.

Quatre-vingt et un pour cent. Ce n’est pas une préférence marginale. C’est un signal politique majeur. Et ce signal dit quelque chose d’essentiel sur ce que les Québécois attendent réellement de cette campagne : pas des promesses de dépenses supplémentaires dans chaque secteur, pas des réductions d’impôts non financées, pas des programmes d’aide d’urgence empilés les uns sur les autres, mais une gestion rigoureuse des fonds publics, même si cette rigueur implique des arbitrages difficiles.

Ce message s’adresse à tous les partis sans exception. À la CAQ qui promet d’accélérer le retour à l’équilibre. Au PQ qui promet d’abolir le FDE pour financer une baisse d’impôt des sociétés. Au PLQ qui promet des baisses fiscales sans toujours préciser leurs sources de financement. Et à Québec solidaire qui promet des dépenses sociales massives dans un contexte budgétaire que la vérificatrice générale dit ne pas permettre ce luxe.

Le résultat de Chicoutimi-Le Fjord suggère que les Québécois font confiance à un gouvernement qui gère la crise même imparfaitement. Le 81 % de la Chaire en fiscalité dit qu’ils veulent aussi un gouvernement qui gère les finances publiques avec rigueur.

Ces deux exigences ne sont pas contradictoires. Elles définissent ensemble le mandat que les Québécois cherchent à donner le 5 octobre.

Les partis qui auront compris les deux mériteront de le recevoir.

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