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Le Canada et la puissance dont il dépend : ce que la campagne ne dit pas encore

Ce samedi matin, pendant que les états-majors des quatre partis provinciaux préparent leurs horaires de la semaine à venir, pendant que les candidats nouvellement désignés apprennent leur nom sur les affiches, et pendant que Nicolas Marceau confirme son retour en politique sous bannière péquiste dans Marie-Victorin, une phrase publiée hier dans Les Affaires résonne avec une précision que toute la campagne devrait entendre.

Philippe Labrecque, analyste économique, écrit que le Canada a toujours négocié en permanence avec la puissance dont il dépend. Cette formulation dit en onze mots ce que des semaines d’éditoriaux sur les tarifs, les contre-tarifs, les accords de dernière minute et les capitulations partielles ont tenté d’expliquer.

Le Canada n’est pas dans une crise exceptionnelle. Il est dans sa condition normale, celle d’un pays dont la prospérité dépend structurellement d’un voisin dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec les siens, et dont la bonne volonté ne peut jamais être tenue pour acquise.

Cette réalité préexistait à Trump. Elle lui survivra. Et la campagne électorale québécoise qui se déroule en ce moment, avec ses promesses de réductions d’impôts, ses débats sur la gestion de l’offre, ses annonces en défense et ses discours devant des terrains vagues, ne changera rien à cette condition fondamentale, quel que soit le parti qui formera le gouvernement le 5 octobre.

Ce que le PLQ perd avec son candidat désisté

Un autre candidat du PLQ se désiste en vue des élections. Louis-Éric Savoie devait briguer les suffrages dans la circonscription de Matane-Matapédia-Mitis.

Il faut situer correctement ce désistement dans son contexte. Il ne s’agit pas d’un cas isolé ni du deuxième d’une série encore courte : le PLQ avait déjà vu partir, dans les semaines précédentes, plusieurs candidats pressentis ou officiellement annoncés dans diverses régions, dont René Verret dans Louis-Hébert, Marie-Claude Nichols dans Vaudreuil, Alain Tremblay dans Labelle et Bernard Bigras-Denis dans Argenteuil. Le départ de Savoie s’inscrit donc dans une séquence déjà bien entamée de désistements, et non dans un début de tendance. Le parti a rapidement présenté André Côté comme nouveau candidat dans la circonscription.

Matane-Matapédia-Mitis est une circonscription régionale du Bas-Saint-Laurent, une région dont l’économie forestière est particulièrement exposée aux aléas du commerce avec les États-Unis. C’est exactement le type de circonscription où le PLQ devrait pouvoir faire valoir son message de pragmatisme économique et de coopération fédérale-provinciale.

Mais pour avoir un message dans une circonscription, il faut d’abord y avoir un candidat qui reste en poste. Et cette accumulation de désistements en quelques semaines de précampagne dit quelque chose sur la difficulté du PLQ à stabiliser ses équipes en dehors de ses bastions traditionnels : Montréal, la région de Québec, les communautés anglophones et allophones.

Ce problème de recrutement est le reflet d’un défi plus profond que Milliard n’a pas encore résolu : le PLQ est perçu dans les régions comme le parti de l’establishment montréalais, pas comme un parti qui comprend les réalités d’une scierie de Matane ou d’une entreprise forestière de la Matapédia. Tant que cette perception persistera, les désistements dans les régions continueront de rappeler que le PLQ gouverne une province, mais n’est pas encore présent dans toute la province.

Nicolas Marceau dans Marie-Victorin : le retour de l’économiste

À l’inverse du PLQ qui perd des candidats, le PQ en gagne un qui mérite qu’on s’y attarde. L’ex-ministre des Finances Nicolas Marceau tentera un retour en politique avec le PQ. Il briguera les suffrages dans la circonscription de Marie-Victorin, à Longueuil.

Nicolas Marceau n’est pas un inconnu. Il a été ministre des Finances et de l’Économie du gouvernement Marois entre 2012 et 2014, un mandat court mais qui lui a donné une crédibilité économique réelle et une expérience de la gestion des finances publiques en contexte difficile. Sa candidature dans Marie-Victorin, circonscription de la Rive-Sud de Montréal que le PQ avait perdue, s’inscrit dans la stratégie péquiste de reconquête de la banlieue francophone.

Mais la candidature de Marceau dit aussi quelque chose de plus subtil sur l’état du PQ et de sa vision économique. PSPP a besoin de voix crédibles pour porter son programme économique, notamment sa proposition d’abolir le Fonds de développement économique et de réduire le fardeau fiscal des PME québécoises. Marceau, économiste de formation et ancien ministre des Finances, peut défendre ces positions avec une autorité technocratique que PSPP lui-même ne possède pas toujours face aux critiques qui le jugent davantage politicien que gestionnaire.

Sa présence dans l’équipe péquiste sera un test intéressant sur la capacité du PQ à tenir un débat économique rigoureux, pas seulement sur la souveraineté et le bon gouvernement, mais sur les finances publiques, la fiscalité des entreprises et la compétitivité économique du Québec dans un environnement de guerre tarifaire persistante.

Ce que les pertes économiques révèlent, et ce que les partis évitent

Il est difficile de chiffrer précisément les pertes économiques causées par la guerre commerciale entre le Canada et les États-Unis. Cette difficulté à chiffrer est elle-même révélatrice. Les tarifs américains font des dommages qui ne se mesurent pas facilement dans les statistiques trimestrielles, parce qu’ils se manifestent dans des décisions qui ne se prennent pas plutôt que dans des actions qui se prennent. L’investissement qu’une PME ne fait pas parce que l’avenir de ses exportations est incertain. L’embauche qu’une usine reporte parce que ses carnets de commandes sont en attente. Le contrat qu’un fournisseur québécois perd parce que son client américain a trouvé une alternative moins exposée aux risques tarifaires.

Ces coûts indirects, qui passent notamment par les occasions d’investissement perdues ou reportées, sont réels et cumulatifs. Ils n’apparaissent pas dans le PIB du deuxième trimestre. Ils n’alimentent pas les manchettes des journaux. Mais ils creusent progressivement la compétitivité des secteurs exposés, ils découragent les investissements à long terme, et ils transforment des industries viables en secteurs sous perfusion d’aides gouvernementales.

C’est ce phénomène que le gouvernement avait tenté d’anticiper en mars dernier dans son budget 2026-2027, intitulé « Un budget responsable, centré sur les priorités des Québécois », avec ses 9,6 milliards de mesures sur cinq ans. Ces mesures sont réelles. Elles ne règlent pas les dommages invisibles de l’incertitude tarifaire permanente, parce que personne ne peut légiférer contre l’incertitude.

La francophonie et ses réseaux : la question qu’on n’entend pas

Dans Les Affaires ce matin, une question mérite d’être relevée : pourquoi la francophonie n’a-t-elle pas encore construit un réseau comparable à ceux qu’ont développés d’autres communautés linguistiques mondiales?

Cette question, économique, culturelle et stratégique à la fois, est précisément le type d’enjeu que la campagne électorale québécoise devrait aborder et qu’elle aborde encore trop peu.

La francophonie internationale représente aujourd’hui près de 396 millions de locuteurs à travers le monde, selon les données les plus récentes de l’Organisation internationale de la Francophonie. C’est un marché potentiel d’exportation pour les entreprises québécoises, pas d’une taille comparable au marché américain, mais suffisamment significatif pour contribuer à la diversification commerciale que tous les partis appellent de leurs vœux. L’Afrique francophone, où vit désormais la majorité des locuteurs du français, est l’une des régions du monde à la croissance démographique la plus rapide et offre plusieurs marchés en développement. Ce sont des marchés d’avenir pour les services professionnels, la technologie éducative, les produits alimentaires transformés, les équipements de santé, des secteurs où le Québec a une expertise réelle.

Mais construire ces relations commerciales demande du temps, des investissements en présence diplomatique et commerciale, et une vision qui dépasse les horizons électoraux quadriennaux. Aucun des principaux partis n’a, à ce stade, placé une stratégie de francophonie économique au cœur de sa campagne. Ce n’est pas surprenant, ce n’est pas ce qui mobilise les foules. Mais c’est précisément ce type d’investissement silencieux et de long terme qui différencie les pays qui s’adaptent aux chocs commerciaux de ceux qui en restent prisonniers.

La condition permanente : ce que la campagne devrait nommer

Revenons à la formulation de Philippe Labrecque : le Canada a toujours négocié en permanence avec la puissance dont il dépend.

Cette phrase dit quelque chose d’essentiel que la campagne électorale québécoise tend à traiter comme une crise passagère plutôt que comme une condition structurelle, malgré ses promesses de réductions tarifaires, ses annonces de soutien aux PME et ses débats sur la souveraineté et le fédéralisme.

La dépendance économique du Canada envers les États-Unis n’est pas un échec de politique : elle est la conséquence de décennies de choix rationnels d’intégration économique qui ont bénéficié aux deux pays. Les chaînes d’approvisionnement intégrées de l’automobile, les corridors commerciaux comme le pont Gordie-Howe, ainsi que les investissements croisés dans l’énergie et les ressources naturelles, ont créé une prospérité réelle qui ne peut pas être annulée par un discours électoral, qu’il soit souverainiste, fédéraliste ou autre.

Ce que la campagne devrait nommer clairement, c’est la nature de la relation que le prochain gouvernement québécois voudra entretenir avec cette réalité de dépendance. Il ne s’agit pas de la nier, ce qui relèverait de la démagogie, ni de la sacraliser, ce qui relèverait de la résignation, mais de l’administrer les yeux ouverts.

Cela signifie investir dans la diversification commerciale non pas comme alternative à la relation américaine, mais comme complément qui réduit la vulnérabilité de cette dépendance. Cela signifie développer des secteurs comme l’énergie propre, l’intelligence artificielle, les minéraux critiques et l’agroalimentaire transformé, où le Québec possède des avantages comparatifs qui ne dépendent pas de la bonne volonté de Washington. Et cela signifie construire des relations commerciales et diplomatiques avec d’autres partenaires, européens, asiatiques ou africains francophones, qui ne se substituent pas aux États-Unis mais qui créent des alternatives réelles.

Cette vision existe dans les documents budgétaires, dans les études d’Hydro-Québec, dans les rapports d’Investissement Québec. Elle n’est pas encore au cœur du débat électoral.

Trente-sept jours. Il est encore temps de l’y mettre.

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