Ce mercredi matin, pendant que la campagne électorale québécoise prend son rythme de croisière, la guerre commerciale continue de produire ses effets dans les régions, les usines et les bureaux comptables de centaines d’entreprises qui exportaient vers les États-Unis il y a encore trois semaines.
La Fédération des chambres de commerce du Québec a salué certaines des mesures de soutien annoncées par Ottawa, notamment l’élargissement des critères de l’Initiative régionale de réponse tarifaire, davantage d’aides non remboursables et un accès élargi aux programmes de la Banque de développement du Canada. Mais la FCCQ a aussi exprimé des réserves : elle s’inquiète que les contre-mesures tarifaires annoncées par Ottawa risquent d’augmenter les coûts pour les entreprises québécoises et pour les consommateurs. Cet appui partiel, teinté d’une inquiétude persistante, mérite qu’on s’y attarde ce matin, parce qu’il dit quelque chose d’important sur les limites de la réponse fédérale.
Ce qu’Ottawa a annoncé, et ce qui manque
Les mesures annoncées par Ottawa dans les derniers jours s’articulent autour de trois axes. Des facilités de crédit supplémentaires pour les entreprises touchées, via Exportation et développement Canada et la Banque de développement du Canada. Des extensions de programmes de soutien aux travailleurs déplacés, via l’assurance-emploi et les programmes de formation. Et des engagements de soutien aux secteurs les plus exposés, soit l’aluminium, l’automobile et le bois d’œuvre, sous forme de garanties de prêts et de subventions ciblées.
Ces mesures ont leur utilité. Elles permettent à des entreprises viables de traverser une période de choc sans fermer définitivement, de maintenir leurs effectifs le temps que la situation commerciale se stabilise, et d’éviter la destruction de capital humain et industriel dont la reconstruction prendrait des années.
Mais elles ont aussi leurs limites structurelles. Dans une opinion publiée cette semaine dans Le Devoir, un économiste et ancien banquier central écrit que le Canada devrait songer sérieusement à adopter une posture plus offensive en répondant à d’éventuels nouveaux tarifs par des contre-tarifs ciblés.
Cette formulation mérite qu’on la prenne au sérieux, parce qu’elle pointe vers une distinction fondamentale que le débat public peine encore à faire clairement. Il y a une différence entre protéger, ce que font les mesures d’aide aux entreprises et aux travailleurs, et contre-attaquer, ce que le Canada hésite encore à faire pleinement.
La posture défensive et ses coûts
Depuis dix-huit mois, soit depuis le début de la crise tarifaire, la stratégie canadienne a été essentiellement défensive, à notre lecture. C’est d’ailleurs l’horizon que retient le gouvernement fédéral lorsqu’il chiffre à près de 25 milliards de dollars l’aide accordée aux entreprises et aux travailleurs touchés. Défendre l’ACEUM. Défendre la gestion de l’offre. Défendre les emplois dans les secteurs touchés. Éviter les représailles qui pourraient nourrir une escalade encore plus dommageable.
Cette prudence a ses mérites. Le Canada ne peut pas gagner une guerre commerciale ouverte avec les États-Unis, tant les asymétries économiques sont importantes. Et chaque représaille canadienne qui punit les consommateurs américains peut politiquement renforcer Trump plutôt que l’affaiblir, en lui permettant de présenter le Canada comme l’agresseur.
Mais la posture défensive a aussi ses coûts, que la situation de ce mercredi matin illustre avec une précision douloureuse. Le premier ministre de la Colombie-Britannique estime que la réponse d’Ottawa passe à côté d’éléments clés. Cette déclaration de David Eby, le même premier ministre qui est resté opposé au retour de l’alcool américain sur les tablettes de la Colombie-Britannique alors que Carney en avait fait une demande explicite dans le cadre des négociations, dit quelque chose de plus profond que la simple critique d’un premier ministre provincial.
Elle dit que la fédération canadienne n’est toujours pas alignée sur une stratégie cohérente. Que les provinces ont des visions différentes de ce que « protéger l’économie canadienne » signifie concrètement. Et que cette fragmentation continue de limiter l’efficacité de la réponse canadienne.
Ce qu’une posture offensive exigerait
Adopter une posture plus offensive ne signifie pas déclencher une guerre commerciale totale. Ça signifie utiliser, de façon stratégique et coordonnée, les leviers que le Canada possède et qu’il n’a pas encore pleinement mobilisés.
Carney a évoqué en début de semaine la possibilité de limiter les exportations d’électricité et de minéraux critiques vers les États-Unis. Ce n’est pas rien. La Nouvelle-Angleterre, l’État de New York et le Michigan comptent parmi les marchés américains approvisionnés en électricité canadienne, notamment en période de pointe. Une réduction, même partielle, de ces exportations aurait un impact financier réel dans des États dont Trump a besoin pour les midterms de novembre.
Du côté des minéraux critiques, le portrait est plus nuancé qu’on ne le présente parfois. Le Canada n’est pas le premier fournisseur mondial de nickel, de cobalt ou de lithium. Il se classe plutôt parmi les cinq à dix premiers producteurs mondiaux pour chacun de ces minéraux, avec une part de la production mondiale qui reste modeste. Là où le Canada détient une position réellement dominante, c’est la potasse : il en est le premier producteur et exportateur mondial, un ingrédient essentiel pour l’agriculture américaine. Le pays développe par ailleurs ses capacités dans le nickel, le cobalt, le lithium et le graphite, des secteurs jugés stratégiques par Ottawa dans sa Stratégie canadienne sur les minéraux critiques. Menacer crédiblement de rediriger vers d’autres marchés, en Europe ou en Asie, une partie de ces exportations, la potasse en tête mais aussi d’autres minéraux en développement, resterait un levier de négociation que le Canada n’a pas encore pleinement exploité.
Ces options ont leurs risques. Elles pourraient provoquer des représailles américaines supplémentaires. Elles pourraient aussi avoir des effets négatifs sur les entreprises canadiennes qui dépendent des marchés américains pour leurs propres exportations, un risque que la FCCQ elle-même a soulevé au sujet des contre-mesures déjà annoncées. Ce sont des arguments sérieux qu’il faut prendre en compte.
Mais la question posée cette semaine, celle de savoir s’il faut une posture plus offensive, mérite une réponse plus nuancée que le simple refus prudent qui a caractérisé la stratégie canadienne depuis dix-huit mois. Parce que la posture défensive, comme nous venons de le documenter, a produit des résultats insuffisants tout en imposant des coûts économiques et institutionnels considérables.
Lac-Mégantic et la remontée mécanique : la politique au microscope
Un autre développement de ce mercredi matin mérite d’être souligné, non pas pour son importance économique, qui est mineure et sans lien direct avec le dossier tarifaire, mais pour ce qu’il révèle sur la façon dont les annonces gouvernementales s’accumulent en période électorale.
Le ministère du Tourisme du Québec versera 150 000 dollars à la Ville de Lac-Mégantic pour l’aider à financer la mise à niveau d’une remontée mécanique de type arbalète à la Station touristique Baie-des-Sables, un projet évalué à environ 650 000 dollars et financé à même les fonds de l’Entente de partenariat régional et de transformation numérique en tourisme.
Cent cinquante mille dollars pour une remontée mécanique à Lac-Mégantic. Annoncé la même semaine où les surtaxes de cinquante pour cent sont en vigueur sur environ vingt-huit milliards de dollars canadiens d’exportations canadiennes. Dans la même campagne électorale où la vérificatrice générale dit que les marges budgétaires sont étroites et que les promesses coûteuses ne sont pas finançables.
Ce n’est pas une critique de Lac-Mégantic, une ville qui a connu plus que sa part d’épreuves et qui mérite tout l’appui possible, ni une affirmation que cette subvention fait partie de la réponse tarifaire d’Ottawa; elle n’y est pour rien. C’est plutôt une observation, qui relève ici de notre lecture des faits plus que d’un fait établi en soi, sur la mécanique des annonces gouvernementales en période électorale : les petites annonces sectorielles continuent leur cours normal, symboliques et locales, pendant que les vrais enjeux structurels de la guerre commerciale attendent une réponse à la mesure de leur ampleur.
Ce que la campagne n’entend pas encore
À quarante jours du 5 octobre, la campagne électorale québécoise oscille entre deux registres : la réaction quotidienne aux nouvelles de Washington et les promesses sectorielles calibrées pour des audiences ciblées. Ces deux registres sont réels et légitimes. Ils ne suffisent pas.
Ce que la campagne n’entend pas encore avec suffisamment de clarté, c’est une vision économique intégrée du Québec dans un monde où l’accès préférentiel au marché américain n’est plus garanti. Selon les prévisions provinciales publiées par TD Economics en juin dernier, donc avant l’escalade tarifaire des dernières semaines mais dont les grandes lignes demeurent pertinentes, l’économie canadienne s’oriente vers une croissance réelle modeste d’environ 0,7 % en 2026, et plus modeste encore au Québec, à environ 0,4 %. La hausse des prix de l’énergie y constitue un défi particulier pour les provinces importatrices de pétrole comme l’Ontario et le Québec, une pression qui s’ajoute aux frictions commerciales avec les États-Unis.
Cette projection n’est pas catastrophiste. C’est la description sobre d’une réalité dans laquelle le Québec va devoir gouverner pendant les quatre prochaines années. Une réalité de croissance modeste, de coûts énergétiques élevés, de pression tarifaire persistante et de finances publiques contraintes.
Dans cette réalité, les promesses de doubler les transferts aux régions ressources et d’aider les travailleurs déplacés sont des réponses de confort : nécessaires, utiles, mais insuffisantes. Ce qu’il faut, c’est une vision qui dit comment le Québec va transformer ses industries exposées, développer de nouveaux marchés d’exportation, améliorer sa productivité, attirer les investissements dans les secteurs qui remplaceront à long terme ceux que les tarifs américains auront détruits.
Cette vision n’est pas encore dans le débat électoral. Et quarante jours, c’est suffisamment de temps pour l’y mettre, si les partis décident d’en parler et si les journalistes et les citoyens l’exigent.
La posture offensive : pour qui, et pour quoi?
Revenons sur l’argument avancé cette semaine dans les pages Idées du Devoir. Une posture plus offensive dans la guerre commerciale avec Washington, sous forme de contre-tarifs ciblés pour reprendre les termes de cet économiste, ne servirait pas seulement à infliger des coûts aux Américains. Elle servirait aussi à montrer aux Canadiens, et aux investisseurs mondiaux, que le Canada est prêt à défendre ses intérêts avec tous les outils dont il dispose, et pas seulement avec la patience et les concessions progressives qui ont caractérisé les dix-huit derniers mois.
Le Canada a des atouts que peu de pays dans le monde possèdent simultanément : de l’eau douce, de l’électricité propre, une position dominante dans la potasse et des capacités croissantes dans plusieurs autres minéraux critiques, des terres agricoles fertiles, une population éduquée et des institutions stables. Ces atouts ne sont pas des cartes à jouer à la légère, et leur portée réelle varie beaucoup d’un secteur à l’autre. Mais ils ne valent rien si leur existence seule ne suffit pas à modifier le calcul de Washington.
Ce n’est pas un appel à l’escalade irresponsable. C’est un rappel que la défense permanente a des limites, et que parfois, montrer qu’on est prêt à répliquer est la seule façon de convaincre l’autre partie qu’un accord est dans son propre intérêt.
Ce message, Carney devrait le faire entendre clairement à Washington avant que les contre-tarifs du 8 septembre n’entrent en vigueur. Et les partis québécois devraient l’intégrer dans leurs plateformes comme principe directeur de leur relation avec Ottawa sur les dossiers commerciaux, non pas comme une posture de confrontation, mais comme la définition minimale de ce que signifie défendre les intérêts du Québec dans un monde où la politesse ne suffit plus.



