James Hughes quitte la plus grande organisation montréalaise de lutte contre l’itinérance pour se présenter dans une circonscription où il n’habite même pas. Le moment choisi mérite d’être questionné, pas seulement applaudi.
Le Parti libéral du Québec a confirmé jeudi le recrutement de James Hughes, président et chef de la direction de la Mission Old Brewery depuis 2020, comme candidat dans la circonscription de Vaudreuil pour les élections provinciales d’octobre. Son départ du poste de PDG est effectif immédiatement, et un ancien dirigeant de l’organisme, Matthew Pearce, assurera l’intérim à partir du 17 août, en attendant qu’un successeur permanent soit trouvé.
Une décision présentée comme un prolongement naturel de son engagement — mais qui laisse un vide immédiat.
M. Hughes a justifié son geste en affirmant vouloir participer au développement et à l’implantation de politiques transformationnelles pour faire face à la double crise de l’itinérance et du logement. Sur le fond, l’argument est cohérent avec son parcours : il a été cosignataire d’une lettre de l’ex-première ministre Pauline Marois réclamant la tenue d’un sommet national sur l’itinérance en 2027. Mais la Mission Old Brewery n’est pas un poste administratif interchangeable du jour au lendemain : c’est l’organisme qui gère, au quotidien, une part cruciale de la réponse montréalaise à une crise de l’itinérance en pleine croissance — au moment même où le campement de la rue Notre-Dame approche d’une nouvelle échéance judiciaire à la fin du mois d’août. Un départ immédiat, sans période de transition planifiée à l’avance, tombe mal, peu importe la légitimité de la nouvelle ambition politique de M. Hughes.
Il ne connaît pas encore la circonscription qu’il briguera — et il le reconnaît lui-même.
C’est peut-être l’élément le plus révélateur de cette annonce. En entrevue, James Hughes a admis ne pas habiter la circonscription de Vaudreuil, précisant : « Je la connais, par contre. Je suis un garçon de l’Ouest, j’y ai passé beaucoup de temps. C’est sûr que c’est un comté que je devrai maîtriser, car je ne le maîtrise pas, mais c’est mon engagement de le faire. » Un candidat qui admet publiquement ne pas maîtriser sa propre circonscription, dès l’annonce de sa candidature, envoie un signal clair : ce recrutement doit beaucoup plus au capital politique que représente son nom dans le dossier de l’itinérance qu’à un ancrage local authentique. C’est d’ailleurs sa seconde tentative en politique élective, après une défaite comme candidat néo-démocrate dans Notre-Dame-de-Grâce–Westmount lors de l’élection fédérale de 2015, où il avait été battu par le libéral Marc Garneau.
La Mission Old Brewery a réagi avec la prudence institutionnelle attendue — ce qui ne règle pas la question de fond.
Le président du conseil d’administration de l’organisme, Louis Audet, a salué le passage de M. Hughes tout en se disant heureux d’accueillir Matthew Pearce, dont la connaissance approfondie de l’organisation devrait assurer, selon lui, une continuité solide pendant la transition. C’est la formule attendue dans ce genre de communiqué. Mais choisir un intérimaire qui a déjà occupé le poste par le passé, plutôt qu’un successeur planifié à l’avance, est aussi le signe qu’aucun plan de relève formel n’était prêt au moment où M. Hughes a reçu l’offre du PLQ.
Ce que ce départ devrait rappeler à la Ville et aux organismes communautaires.
Il ne s’agit pas de contester le droit de M. Hughes à vouloir influencer les politiques publiques depuis l’Assemblée nationale plutôt que depuis la direction d’un organisme communautaire — c’est un choix personnel légitime, et son expertise réelle en itinérance pourrait effectivement enrichir les débats parlementaires sur cette double crise. Mais Montréal ne peut pas se permettre que la tête de sa plus grande mission de lutte contre l’itinérance change de mains dans l’urgence, en pleine saison où les campements atteignent des sommets historiques et où les tribunaux tranchent, semaine après semaine, le sort de centaines de personnes vulnérables. La Ville, ses partenaires communautaires et le conseil d’administration de la Mission Old Brewery ont maintenant la responsabilité de démontrer, d’ici la nomination d’un successeur permanent, que cette transition précipitée ne se traduira pas par un ralentissement des services au moment où la demande, elle, continue d’augmenter.


