Top 5 This Week

Articles similaires

Le pont, le silence et la démocratie : quand Carney choisit l’opacité au mauvais moment

Certaines décisions politiques ne sont ni illégales ni inconstitutionnelles, et ne sont même pas vraiment inhabituelles dans le système parlementaire canadien. Elles révèlent néanmoins quelque chose d’essentiel sur la manière dont un gouvernement conçoit sa relation avec les citoyens qu’il représente.

Mercredi, les députés libéraux ont utilisé leur majorité au comité des opérations gouvernementales de la Chambre des communes pour bloquer la tenue d’auditions publiques sur l’accord conclu avec les États-Unis en échange de l’ouverture du pont Gordie-Howe. Les conservateurs demandaient que le gouvernement vienne expliquer, devant le Parlement, ce qu’il avait exactement promis à Washington pour convaincre l’administration Trump d’autoriser l’ouverture de ce pont que le Canada avait entièrement financé.

La demande était légitime. La réponse du gouvernement ne l’était pas.

Ce qu’on sait — et ce qu’on veut cacher

Les faits disponibles sont les suivants. Pour obtenir l’ouverture du pont Gordie-Howe, le gouvernement Carney a conclu un accord de principe aux termes duquel le Canada partagera la moitié des recettes nettes des péages avec les États-Unis pendant les quinze prochaines années. Ce pont, rappelons-le, a coûté six milliards quatre cents millions de dollars au contribuable canadien. Les États-Unis n’ont pas mis un centime dans sa construction. Ils recevront désormais la moitié des revenus qu’il génère.

Carney lui-même a admis, au Stampede de Calgary la semaine dernière, qu’il aurait pu être plus clair dans sa communication sur cet accord. Sa formulation exacte — reconnaître qu’il aurait mieux pu expliquer la situation avec un chapeau de cow-boy sur la tête — est l’une des plus étranges qu’un premier ministre canadien ait prononcées en conférence de presse. Elle dit simultanément deux choses : oui, j’aurais dû mieux communiquer, et non, je ne pense pas que le fond du problème mérite davantage d’explication.

Mais le moment le plus révélateur de cette séquence est venu de l’intérieur même du caucus libéral. Une députée libérale, Pauline Rochefort, a déclaré devant le comité qu’elle avait d’abord été déconcertée en prenant connaissance de l’accord — avant d’ajouter que sa confusion s’était dissipée une fois qu’elle avait compris qu’il s’agissait de deux accords distincts fonctionnant de concert.

Cette confession involontaire vaut son pesant d’or. Si une élue du parti au pouvoir a elle-même été décontenancée par les termes de l’accord, comment les Canadiens ordinaires — et les Québécois qui suivent ces négociations depuis des mois — devraient-ils en comprendre la nature et la portée sans accès aux explications que le Parlement aurait pu fournir?

La transparence n’est pas un luxe en temps de crise commerciale

Le gouvernement Carney a défendu cette concession sur les recettes péagières en soulignant sa modestie relative par rapport aux retombées économiques du pont. C’est un argument plausible sur le plan comptable. Les revenus de péage sur cinquante ans représentent probablement une fraction de la valeur économique générée par l’infrastructure.

Mais cet argument comptable ne répond pas à la vraie question que les Canadiens sont en droit de poser : est-ce que Ottawa a établi un précédent en cédant des recettes d’une infrastructure publique canadienne à un pays étranger pour obtenir sa coopération? Et si oui, quel signal ce précédent envoie-t-il à Washington dans les négociations qui se poursuivent cette semaine même sur les tarifs douaniers?

La réponse à cette question appartient aux Canadiens, pas au gouvernement. Le rôle du Parlement est précisément de tenir l’exécutif responsable de ses décisions dans les moments où l’exécutif aurait préféré que ces décisions passent inaperçues. En bloquant les auditions, les libéraux ont dit aux oppositions — et à tous les Canadiens — que leurs questions ne méritent pas de réponse publique. Que la diplomatie commerciale se gère dans l’ombre, loin des comités et des journalistes.

C’est une posture qui peut se défendre tactiquement quand les négociations sont en cours et que la divulgation d’informations sensibles risque de compromettre les résultats. Mais le gouvernement Carney n’a pas invoqué l’argument de la confidentialité des négociations pour bloquer les auditions. Il les a simplement empêchées, sans justification publique élaborée. Ce n’est pas de la prudence diplomatique. C’est de l’esquive.

Un mois avant les élections partielles fédérales

Il y a un deuxième fil narratif dans l’actualité de ce vendredi 31 juillet qui mérite d’être mis en relation avec le blocage des auditions : la convocation par Carney de trois élections partielles fédérales pour le 31 août, incluant celle de Chicoutimi-Le Fjord au Québec.

Ces élections partielles sont la première grande consultation électorale depuis la victoire libérale de mars. Elles auront lieu un mois avant les élections québécoises et à un moment où les négociations commerciales avec Washington n’auront pas encore abouti. Elles constituent donc un premier signal sur l’état de l’opinion publique fédérale — et sur la capacité du gouvernement Carney à conserver la confiance des électeurs dans des circonscriptions qui ne lui étaient pas toutes acquises.

Dans Chicoutimi-Le Fjord, circonscription du Saguenay-Lac-Saint-Jean traditionnellement conservatrice, les libéraux affrontent un électorat qui suit de très près le dossier de l’aluminium, des tarifs américains, et des négociations commerciales. C’est exactement le type de circonscription dans laquelle l’opacité autour du pont Gordie-Howe — et la décision de bloquer les auditions parlementaires — pourrait coûter cher. Les électeurs du Saguenay ont une longue mémoire des concessions faites sur le dos de leur industrie, et une sensibilité aiguisée à tout ce qui ressemble à un manque de franchise de la part du gouvernement fédéral.

Chicoutimi-Le Fjord : un microcosme du dilemme canadien

La circonscription de Chicoutimi-Le Fjord n’est pas que symbolique dans ce contexte. Elle est représentative d’un Québec industriel qui paie concrètement la facture des tensions commerciales avec Washington. Les alumineries du Saguenay exportent une portion significative de leur production vers les États-Unis. Chaque dollar de tarif supplémentaire sur l’aluminium québécois se répercute directement dans les carnets de commandes de Rio Tinto, d’Alcoa et des sous-traitants qui gravitent autour de ces usines.

Que le gouvernement Carney ait choisi cette circonscription parmi les trois élections partielles convoquées dit quelque chose sur sa confiance — ou peut-être son audace — à affronter un électorat directement touché par les décisions que le Parlement voulait précisément examiner mercredi. Si les libéraux remportent ce siège le 31 août, ils pourront prétendre que les électeurs du Saguenay valident leur gestion du dossier commercial. S’ils le perdent, le signal sera difficile à ignorer.

La transparence comme condition de légitimité

Il y a quelque chose de structurellement problématique dans la stratégie de communication du gouvernement Carney sur les dossiers commerciaux, et ce blocage des auditions en est la manifestation la plus nette à ce jour.

Ce gouvernement a été élu en mars dernier en partie sur sa promesse de gérer la relation avec Washington avec compétence, fermeté et transparence. Carney lui-même avait critiqué l’approche des gouvernements précédents, promettant que son administration serait plus directe avec les Canadiens sur les termes réels des négociations.

En l’espace de quatre mois, on a appris que le Canada a accepté de partager les recettes d’un pont qu’il a entièrement payé. Que la stratégie de découplage entre tarifs et ACEUM a été adoptée sans consultation publique. Que les concessions sur le pont Gordie-Howe ont été communiquées de façon si confuse qu’une députée libérale elle-même en a d’abord été décontenancée. Et que lorsque le Parlement a voulu éclaircir tout cela, le gouvernement l’en a empêché.

Ce n’est pas de la gestion de crise. C’est de la gestion de la réputation. Et dans un pays qui négocie son accès au plus grand marché du monde, avec une élection provinciale dans soixante-six jours et des élections partielles dans trente et un, la réputation de transparence d’un gouvernement n’est pas un détail accessoire — c’est le fondement même de sa crédibilité pour conclure et défendre les accords qui s’en viennent.

Le pont Gordie-Howe est ouvert. Les camions traversent. C’est bien. Mais ce qu’on a payé pour que Washington dise oui, les Canadiens ont le droit de le savoir. Et le Parlement avait précisément pour mandat de le leur dire.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Populaires