Le Québec s’approche officiellement de la campagne électorale. La dissolution de l’Assemblée nationale est prévue le 29 août, en vertu de la loi électorale à date fixe, sauf déclenchement anticipé par la première ministre. Cette hypothèse circule dans la presse depuis plusieurs jours, avec le 27 août comme date probable, sans que rien de tel n’ait encore été confirmé. Politiquement, cela dit, une bonne partie des enjeux qui domineront les prochaines semaines sont déjà sur la table.
La première grande décision stratégique de cette précampagne n’a pas été prise par Christine Fréchette, mais par son adversaire le plus redoutable. Mardi matin, Paul St-Pierre Plamondon a annoncé ce que Le Devoir avait révélé la veille : un gouvernement péquiste ne tiendra pas de référendum avant le 20 janvier 2029, date de la fin du mandat de Donald Trump à la Maison-Blanche.
C’est une décision politique majeure, prise à quelques jours du déclenchement attendu de la campagne. Elle mérite d’être examinée avec toute la rigueur qu’elle commande, sans naïveté ni complaisance.
Ce que PSPP a vraiment dit, et ce qu’il n’a pas dit
Lisons la déclaration de PSPP avec précision, parce que les mots choisis sont importants et que certains commentateurs les ont déjà interprétés de façon soit trop favorable soit trop critique.
Ce que PSPP a dit : un gouvernement péquiste ne tiendra pas de référendum avant le 20 janvier 2029. Selon lui, l’imprévisibilité de l’administration Trump nuirait à son processus ainsi qu’à la qualité du débat sur l’avenir du Québec comme nation. Un enjeu aussi crucial exige des conditions permettant un débat éclairé et serein.
Ce que PSPP n’a pas dit : qu’il renonçait à la souveraineté, qu’il abandonnait le référendum dans un premier mandat, ou qu’il avait changé sa vision fondamentale du projet péquiste. Il maintient au contraire, sans ambiguïté selon lui, qu’un gouvernement du PQ tiendrait une consultation populaire au cours d’un premier mandat.
La séquence qu’il propose serait donc la suivante : élection péquiste le 5 octobre, gouvernement de « bon gouvernement » pendant les premières années, puis référendum après le départ de Trump, vraisemblablement en 2029 ou 2030 si le PQ respecte l’engagement d’un premier mandat de quatre ans. Il faut toutefois noter que ces dates précises ne sont pas celles que PSPP a lui-même énoncées. Elles constituent une déduction logique à partir de son engagement, et non une échéance officiellement fixée par le chef péquiste.
C’est là que réside la fragilité de cette position, que plusieurs commentateurs ont déjà identifiée. Rien ne garantit que Trump quittera le pouvoir le 20 janvier 2029 comme le prévoit la Constitution américaine. Ce sont des questions politiques légitimes à soulever dans une analyse, mais il ne s’agit pas de certitudes établies, et le texte doit se garder de les présenter comme telles. Si un autre président américain, moins prévisible ou différemment agressif, lui succédait, PSPP serait-il prêt à tenir un référendum dans une Amérique toujours turbulente? Ces questions ne sont pas rhétoriques : elles mesurent réellement ce que vaut cet engagement comme garantie pour les électeurs québécois, même si elles relèvent de l’hypothèse plutôt que du fait.
La logique stratégique, et ses risques
Il faut nommer honnêtement ce que cette déclaration représente sur le plan stratégique, en distinguant clairement l’analyse du fait établi.
Selon plusieurs observateurs, PSPP a compris depuis des mois que l’enjeu référendaire lui coûtait des votes dans deux directions opposées. D’un côté, les souverainistes convaincus, qui forment sa base, voulaient un engagement clair et rapide. De l’autre, les électeurs nationalistes non souverainistes étaient prêts à voter PQ pour changer le gouvernement, mais réticents à l’idée d’une crise constitutionnelle en pleine guerre commerciale avec Washington.
En reportant le référendum après Trump, PSPP tente vraisemblablement de satisfaire les deux publics à la fois. Il maintient la promesse d’un référendum dans un premier mandat, il la retarde dans les faits, et il invoque une raison extérieure et crédible pour justifier ce report sans sembler reculer.
La stratégie permet ainsi à PSPP de tenter de rassurer simultanément les électeurs souverainistes et les nationalistes qui craignent un référendum immédiat. C’est aussi ce que certains commentateurs, dont des chroniqueurs de La Presse, ont qualifié de référendum par la porte d’en arrière. L’idée est que promettre un référendum que les conditions semblent devoir reporter indéfiniment revient potentiellement à promettre quelque chose qu’on ne livrera peut-être jamais, tout en préservant l’étiquette souverainiste au cœur de l’identité péquiste. Il s’agit là d’une lecture parmi d’autres, qu’il convient de présenter comme telle.
Le risque réel pour PSPP tient au fait que les souverainistes purs et durs revenus vers lui depuis des années, attirés précisément par sa clarté et son intransigeance sur la question nationale, pourraient vivre cette annonce comme une trahison. Steph Dupont, animatrice à FM93 et voix influente de la droite nationaliste québécoise, a réagi en direct à l’annonce dans son émission Dupont le matin. Elle l’a qualifiée d’« épouvantable » et a estimé que PSPP tente de retirer le référendum de la campagne électorale.
La vérificatrice générale : le garde-fou que tous les partis auraient voulu éviter
Une autre nouvelle de la semaine mérite une attention que la politique partisane va tendre à lui refuser.
La vérificatrice générale du Québec, Christine Roy, a publié le 17 août son analyse détaillée du rapport préélectoral sur l’état des finances publiques. Son message est clair : les partis politiques ne disposent pas d’une grande marge de manœuvre pour des promesses coûteuses. Elle compare par ailleurs la trajectoire de retour à l’équilibre budgétaire du gouvernement Fréchette aux années de rigueur budgétaire vécues sous les gouvernements Couillard-Leitão, une comparaison qui n’est pas flatteuse puisque ces années ont été associées à des compressions significatives dans les services publics.
Trois constats ressortent de ce rapport.
Premièrement, le retour à l’équilibre budgétaire prévu pour 2029-2030 exigera des efforts budgétaires substantiels. La vérificatrice générale les estime à au moins 2 milliards de dollars en 2027-2028 et 3 milliards en 2028-2029, soit près de 5 milliards au total à trouver. Elle prévient que ces efforts, s’ils se concrétisent par des réductions de dépenses, pourraient avoir des conséquences sur les services à la population, sans pour autant affirmer que des coupes dans les services publics sont inévitables. C’est une nuance importante : le rapport parle d’efforts de réduction des dépenses et, potentiellement, d’augmentation des revenus, pas d’un scénario de compressions déjà arrêté.
Deuxièmement, les marges budgétaires demeurent très limitées pour l’ensemble des partis, ce qui compliquera le financement de nouvelles promesses électorales coûteuses durant la campagne. La vérificatrice générale n’a toutefois pas établi comme tel qu’aucun parti n’aurait de capacité budgétaire.
Troisièmement, l’accord commercial avec Washington crée une incertitude sur les revenus fiscaux futurs que personne ne peut encore intégrer précisément dans un cadre financier électoral, puisque ses termes exacts ne sont toujours pas connus dans leur intégralité.
Fréchette et la stratégie du rempart
Dans ce contexte, Christine Fréchette semble miser sur une stratégie qui se dessine déjà et qu’observent plusieurs analystes politiques : se poser en gage de stabilité face à l’instabilité.
Face à PSPP et son référendum, elle plaide pour éviter une crise constitutionnelle en pleine guerre commerciale. Face à Milliard, elle met de l’avant sa connaissance de la machine gouvernementale. Face à Ghazal, elle défend une gestion responsable des finances publiques plutôt que des dépenses sociales que le budget, selon elle, ne peut pas absorber.
Cette approche n’est pas sans précédent. Elle rappelle, à certains égards, la stratégie de Jean Charest en 2008, qui misait sur la stabilité en pleine tempête économique. Il s’agit là d’une analogie, et non d’un fait établi, qui mériterait d’être davantage étayée avant publication.
Cette stratégie comporte cependant une limite structurelle que Fréchette n’a pas encore réussi à contourner. Elle demande aux Québécois de faire confiance à un gouvernement caquiste en poste depuis 2018, qui gère les mêmes dossiers depuis huit ans, et dont le bilan inclut des pages que même ses propres défenseurs reconnaissent comme difficiles. Se poser en rempart contre l’instabilité est plus convaincant quand on n’est pas soi-même perçu comme l’une des sources de l’instabilité passée.
L’accord tarifaire et la campagne : le chien qui n’a pas encore aboyé
Tous les partis vont tenter de gérer avec soin, dans les prochains jours, un même sujet : les termes réels de l’accord commercial conclu avec Washington.
L’accord de principe annoncé par Trump sur Truth Social le 19 août suspendait les nouvelles surtaxes de 50 % pour trois jours, jusqu’au 22 août à 0 h 01 (HAE). Les documents finaux doivent être signés avant cette échéance. Les détails précis de cet accord, notamment ses implications pour l’alcool, la gestion de l’offre, l’approvisionnement gouvernemental et les politiques numériques, n’ont pas été rendus publics à ce jour par Ottawa ou Washington. Il s’agit d’enjeux commerciaux qui font partie des négociations en cours, sans qu’on sache encore précisément ce que les documents finaux contiendront à leur sujet.
Ce que contiendront ces documents constitue l’information la plus importante de cette semaine pour les entreprises et les travailleurs québécois. C’est aussi l’information que le gouvernement Carney va tenter de contrôler soigneusement dans sa communication, pour éviter que la campagne électorale québécoise ne s’ouvre sur une liste de concessions que des adversaires politiques pourraient exploiter.
Fréchette, qui a besoin d’un contexte économique calme, a intérêt à ce que l’accord commercial soit présenté comme une victoire, même partielle. PSPP, qui veut que la campagne porte sur le bon gouvernement plutôt que sur la guerre commerciale, a intérêt à ce que l’accord soit perçu comme définitif et stabilisant.
C’est ce qui rend le travail journalistique des prochains jours à la fois important et difficile à faire correctement dans le brouhaha de la précampagne électorale.
Quarante-six jours pour décider
Du 20 août au 5 octobre, il reste quarante-six jours avant que les Québécois ne votent. La campagne qui s’annonce s’inscrit dans un contexte particulièrement incertain, tant dans ses enjeux que dans son résultat.
PSPP a fait sa grande déclaration stratégique. Selon plusieurs analystes, elle pourrait lui rapporter des votes chez les indécis et lui en coûter chez les souverainistes purs et durs, mais le solde net de cette décision ne sera mesurable que dans les sondages des prochaines semaines.
Fréchette devrait déclencher la campagne dans les prochains jours, forte de l’entente de Churchill Falls, d’un accord commercial même partiel, et d’un rapport de la vérificatrice générale qui rappelle que les marges budgétaires sont étroites.
Milliard va tenter de récupérer les votes fédéralistes qui cherchent une alternative à la CAQ sans vouloir du PQ, un espace qui existe mais qui reste difficile à occuper pour un chef dont la notoriété demeure limitée.
Ghazal va faire campagne sur les urgences sociales, notamment le logement, les services publics et le coût de la vie, avec des propositions que la vérificatrice générale juge difficiles à concilier avec les marges budgétaires actuelles, et que les électeurs devront décider de croire ou non.
Quatre principales formations politiques, la CAQ, le PQ, le PLQ et Québec solidaire, se disputeront le pouvoir, aux côtés du Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime. Quatre visions. Quarante-six jours. Et un Québec qui aborde cette campagne plus complexe, plus fragmenté et plus incertain qu’il ne l’a été depuis longtemps.


