Ce vendredi 21 août, à 20h26, heure de Montréal, la situation reste la suivante. Les États-Unis et le Canada poursuivent une nouvelle séance de négociations pour tenter de sceller un accord avant minuit. Faute d’entente, des droits de douane de 50 % entreraient en vigueur sur environ 20 milliards de dollars de biens canadiens.
Minuit, encore. C’est la troisième fois en une semaine que la même horloge impose la même pression et le même compte à rebours.
Ce soir, toutefois, quelque chose a changé. Ce ne sont plus seulement LeBlanc et Greer qui peuvent débloquer la situation. Plusieurs premiers ministres provinciaux se retrouvent désormais au cœur de l’équation, parce qu’un irritant américain central, le boycott de l’alcool, ne relève pas d’Ottawa. Il relève des provinces.
Le nœud gordien : l’alcool et un front provincial fragmenté
Le gouvernement fédéral a demandé aux autorités provinciales de mettre fin au boycott des vins et spiritueux américains, une revendication centrale de Washington. Les provinces détiennent une compétence importante sur la distribution et la vente au détail de l’alcool. Toutes ne sont cependant pas alignées.
Carney a communiqué les termes de l’accord aux premiers ministres provinciaux mercredi et a demandé leur coopération. Le tableau qui en résulte n’est pas celui de trois provinces isolées, mais d’un front nettement plus fragmenté.
Le premier ministre du Manitoba, Wab Kinew, est de loin la voix la plus critique. Il a qualifié Trump de personnage indigne de confiance. Il a aussi laissé entendre que Carney avait pratiquement supplié les provinces d’accepter le retour de l’alcool américain, et il a averti que céder maintenant affaiblirait la position du Canada dans la renégociation à venir de l’ACEUM. Il se dit ouvert, à contrecœur, à rétablir l’alcool américain sur les tablettes, tout en encourageant publiquement les consommateurs à ne pas l’acheter.
Le Québec de Christine Fréchette s’est dit ouvert à la réintroduction des alcools américains à la SAQ, en échange de gains pour la province, notamment une réduction des tarifs sur l’aluminium saguenéen. Elle a toutefois aussi laissé entendre qu’elle pourrait ne pas contribuer à conclure l’entente sur ce point précis.
L’Ontario de Doug Ford n’a, à cette heure, toujours pas confirmé publiquement son accord formel. Cette position pèse lourd, puisque l’Ontario était historiquement le plus gros marché pour l’alcool américain et a le plus à perdre si les tarifs sur l’acier et l’automobile ne sont pas suffisamment abaissés.
Un porte-parole du Conseil de la fédération a par ailleurs affirmé que l’ensemble des premiers ministres s’étaient entendus, lors d’un appel avec Carney, pour remettre l’alcool américain en vente. Les propos de Kinew semblent pourtant contredire cette version, ce qui illustre à quel point le front provincial reste instable plutôt qu’uniformément récalcitrant ou uniformément conciliant.
Ce que les scénarios tarifaires suggèrent, sans être encore acquis
Selon plusieurs scénarios rapportés cette semaine, les États-Unis seraient disposés à réduire les droits de douane sur l’acier et l’aluminium, possiblement de 50 % à 25 % dans le cadre d’un système de quotas, et à ramener ceux sur les automobiles à environ 15 %. Ces chiffres proviennent de sources proches des négociations et non d’une confirmation officielle des deux gouvernements. Ils doivent donc être traités comme des éléments probables de l’entente plutôt que comme des faits scellés.
Si ces scénarios se confirment, le Québec obtiendrait une partie de ce qu’il réclamait comme contrepartie à la levée du boycott des alcools. Rien n’indique cependant que ces baisses soient déjà consenties dans le texte final. Ni Ottawa ni Washington n’ont dévoilé les détails complets de l’entente à venir.
Le bois d’œuvre : une charge tarifaire globale, pas une surtaxe unique
Le bois d’œuvre résineux canadien demeure soumis à une charge tarifaire globale d’environ 45 %. Ce taux résulte de la combinaison des droits antidumping et compensateurs existants et du tarif additionnel imposé au titre de l’article 232, et non d’une seule surtaxe américaine. Cette charge n’entre pas dans le périmètre de l’accord en cours de finalisation, pas plus que les dossiers agricoles plus larges ou la révision de l’ACEUM, dont le calendrier reste incertain.
La gestion de l’offre : intacte, mais distincte de l’accès au marché
LeBlanc a répété que le système de gestion de l’offre demeure entièrement intact. Cette affirmation porte sur la structure même du système. Elle ne dit rien, en revanche, des modalités d’accès au marché, notamment l’attribution de quotas pour les produits laitiers américains, qui font l’objet de discussions distinctes et pourraient constituer une concession réelle sans toucher à la gestion de l’offre elle-même. Les deux plans ne devraient pas être confondus.
Ce que cela dit de la fédération canadienne
Le Canada est un pays où les provinces détiennent des compétences importantes, notamment sur la vente d’alcool, et où le gouvernement fédéral ne peut signer un accord commercial sans une forme d’assentiment provincial sur les dossiers qui relèvent de leur ressort. Ce n’est pas une faiblesse du système. C’est sa réalité constitutionnelle. Les négociateurs américains ont su exploiter cette réalité en faisant du boycott provincial une condition centrale de l’accord, forçant ainsi Ottawa à obtenir la coopération de gouvernements qu’il ne peut pas contraindre.
Quarante-cinq jours avant le vote
Le scrutin québécois est prévu le 5 octobre 2026, soit environ quarante-cinq jours après ce vendredi. Le déclenchement de la campagne est attendu dans les prochains jours. L’issue de la négociation commerciale, qu’il s’agisse d’un accord conclu, de surtaxes appliquées ou d’une entente partielle aux contours flous, façonnera de façon significative le contexte dans lequel Christine Fréchette entamera cette campagne.
Minuit
Dans quelques heures, l’horloge sonnera minuit pour la troisième fois en une semaine sur ce dossier. Une chose demeure certaine, quelle que soit l’issue de la nuit : la guerre commerciale avec Washington n’est pas résolue sur le fond. Les dossiers du bois d’œuvre, de l’agriculture et de l’ACEUM restent ouverts.



