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Le mur tarifaire est en place : le Québec approche du déclenchement électoral dans une nouvelle réalité économique

Ce dimanche matin, il faut nommer ce qui s’est passé dans la nuit de vendredi à samedi sans l’habiller de rhétorique ni l’atténuer par des formules prudentes.

Les négociations ont échoué. Les surtaxes américaines de cinquante pour cent sur vingt-huit milliards de dollars de produits canadiens sont entrées en vigueur samedi à 00 h 01. Le Conseil du patronat du Québec a qualifié la situation de « dur revers pour les entreprises québécoises ». Washington a-t-il définitivement fermé la porte ou seulement suspendu le dialogue ? La question relève, à ce stade, de l’interprétation plutôt que du fait établi. Ottawa a suspendu les négociations et rappelé ses négociateurs, mais rien n’indique que les canaux diplomatiques soient rompus de façon permanente.

Dans les prochains jours, vraisemblablement le 27 août selon les indications les plus récentes, même si un communiqué plus ancien d’Élections Québec évoquait plutôt le 29, Christine Fréchette devrait rencontrer la lieutenante-gouverneure pour déclencher officiellement les élections du 5 octobre. Elle le fera avec les surtaxes de cinquante pour cent en vigueur et les contre-tarifs canadiens programmés pour le 8 septembre. La campagne électorale s’ouvrira ainsi dans le contexte économique le plus difficile qu’un gouvernement québécois sortant ait jamais affronté au moment de demander un nouveau mandat.

Ce n’est plus une menace. C’est une réalité.

Ce qui a vraiment échoué dans la nuit de vendredi à samedi

Avant de faire la politique de cet échec, il faut comprendre précisément ce qui s’est passé dans les dernières heures des négociations.

Le retour des alcools américains dans les réseaux provinciaux a constitué un point de friction majeur des discussions. Washington en a fait l’un des irritants centraux, et Ottawa avait demandé aux provinces de lever leurs interdictions. Le Québec, l’Ontario et la Colombie-Britannique n’ont pas donné leur accord public dans le délai imparti. Il serait toutefois excessif d’affirmer que cet enjeu constitue la cause unique de l’échec. Les informations disponibles ne permettent pas de l’établir avec certitude, d’autant que les négociations butaient aussi sur les produits laitiers et sur les réductions tarifaires envisagées pour l’acier, l’aluminium et l’automobile.

Il y a une ironie douloureuse dans cet épisode. Le boycott des alcools américains avait été adopté comme mesure de solidarité nationale et de rétorsion symbolique. Sa persistance a compliqué la conclusion d’un accord plus large, un accord qui aurait potentiellement réduit les tarifs sur l’aluminium québécois, protégé la gestion de l’offre et stabilisé les règles du jeu pour des dizaines de milliers d’emplois manufacturiers.

La Colombie-Britannique n’a pas donné son accord à la demande de Mark Carney, optant pour la prudence et, à certains moments, le silence public plutôt qu’un refus catégorique déclaré. L’Ontario de Ford, après avoir semblé prêt à bouger, n’a pas confirmé sa position en temps utile. Quant au Québec, il avait conditionné sa coopération à une réduction des tarifs sur l’aluminium. Une réduction de cinquante à vingt-cinq pour cent avait bien été rapportée par Bloomberg comme faisant partie des discussions, mais ses modalités n’étaient pas finalisées. Cette proposition n’était donc pas suffisamment concrète pour justifier de renverser une décision politique populaire à quelques jours du déclenchement d’une campagne électorale.

C’est la fédération canadienne dans toute sa complexité constitutionnelle. Ce n’est pas beau. Ce n’est pas efficace. Mais c’est réel.

Le 8 septembre : la date que personne ne voulait

Les contre-tarifs canadiens entreront en vigueur le 8 septembre. Il s’agit de la réponse « dollar pour dollar » que le gouvernement Carney s’était engagé à mettre en œuvre en l’absence d’accord.

Cette date aura deux effets. Le premier est économique : les représailles frapperont des produits américains importés au Canada. L’intention, plausible mais non confirmée dans le détail, serait de cibler des secteurs politiquement sensibles avant les élections de mi-mandat américaines de novembre. Le second effet est domestique : ces représailles augmenteront le prix de certains produits américains dans les magasins canadiens. Cet effet touchera davantage les ménages à revenus modestes, et il se fera sentir en pleine campagne électorale québécoise.

Ce que les Américains disent avoir proposé, et ce qu’on ne peut pas vérifier

Des sources américaines ont fait valoir, dans les heures ayant suivi l’échec, que Washington avait fait des offres généreuses refusées par un partenaire intransigeant. Ce récit mérite d’être lu avec prudence. Dans une guerre commerciale, chaque partie a intérêt à apparaître comme la partie raisonnable. La réalité est probablement plus nuancée, mais il faut la présenter comme une hypothèse d’analyse et non comme un fait établi.

Ce qu’on sait avec plus de certitude, c’est que Dominic LeBlanc jugeait encore récemment que les discussions avec Jamieson Greer avaient été « longues et importantes » et qu’un travail se poursuivait vers une entente satisfaisante. Depuis l’échec, cependant, Ottawa a suspendu les négociations commerciales et rappelé ses négociateurs. Ce recul ne doit pas être confondu avec la poursuite normale du dialogue.

Le CPQ et Québec solidaire : deux signaux à lire ensemble

Le premier signal vient du Conseil du patronat du Québec. Sa présidente et directrice générale a évoqué samedi « un dur revers pour les entreprises québécoises », soulignant que les répercussions dépasseront les secteurs directement visés pour toucher aussi les consommateurs.

Le deuxième signal vient de Québec solidaire. Ruba Ghazal tiendra lundi matin un point de presse pour présenter la vision solidaire face à « cette nouvelle réalité économique qui ne reviendra pas à la normale ». Cette formule compte parmi les affirmations politiques les plus honnêtes de la semaine. Il y a des chocs qui déplacent l’équilibre, et celui-ci en est un.

Un troisième signal, plus difficile à chiffrer précisément, vient du milieu communautaire. Des organismes à travers le Québec, dont un regroupement basé à Shawinigan, ont réclamé des actions contre la précarité d’emploi et de salaire. Ce regroupement avance le chiffre de deux mille organismes signataires, un chiffre que nous n’avons pas pu vérifier de façon indépendante. Que le nombre exact soit atteint ou non, le signal de fond demeure : ce sont des intervenants de terrain qui documentent quotidiennement les effets concrets de la crise sur les personnes les plus vulnérables.

Fréchette à la veille du déclenchement : gouverner dans la tempête

Christine Fréchette devrait déclencher la campagne électorale dans les prochains jours, dans des conditions que personne n’avait exactement anticipées quand le 5 octobre avait été envisagé comme échéance naturelle.

Sa stratégie du « rempart contre l’instabilité » se heurte à une difficulté nouvelle. Comment être le rempart quand l’instabilité est déjà là, documentée, mesurée, en vigueur depuis le week-end dernier ?

Elle pourra mettre de l’avant l’entente de principe sur Churchill Falls et Gull Island, annoncée à la mi-août avec Terre-Neuve-et-Labrador, même si sa mise en œuvre et certains accords définitifs restent à compléter. Elle pourra aussi faire valoir son bilan sur les finances publiques et l’emploi, des chiffres qu’il conviendra toutefois de sourcer précisément avant publication plutôt que de les avancer sans référence. Elle pourra enfin opposer aux alternatives des arguments comparatifs : un PQ qui promet un référendum en pleine crise économique, un PLQ dont le chef reste peu éprouvé, un QS dont les promesses sociales exigent une capacité budgétaire contestée.

Ce sont des arguments valables. Ce ne sont toutefois pas des arguments qui répondent à la question que les Québécois vont poser pendant la campagne : qu’est-ce que vous allez faire, concrètement, pour les travailleurs de l’aluminium, du meuble et du bois d’œuvre dont les emplois sont menacés par les surtaxes de cinquante pour cent ?

Ce que la campagne doit être, et ne pas être

Il y a un risque réel que la campagne à venir soit dominée par la guerre commerciale au point d’empêcher les Québécois d’évaluer les partis sur l’ensemble des enjeux qui détermineront leur qualité de vie pour les quatre prochaines années. Le coût du logement, l’itinérance, le déclin démographique, la stagnation de la productivité, la transition énergétique, la francisation des immigrants et le financement des soins de santé en font partie. Ce sont des enjeux qui n’ont pas de Trump pour les rendre urgents, mais qui détermineront, dans dix et vingt ans, quel Québec habiteront nos enfants.

La bonne campagne est celle qui traite la guerre commerciale avec le sérieux qu’elle mérite, sans l’ériger en seul enjeu, tout en donnant aux autres questions l’espace qu’elles méritent.

Une campagne de plusieurs semaines

Dans les prochains jours, Fréchette déclenchera les élections. Selon la loi électorale, la campagne durera entre 33 et 39 jours. La version longue serait pressentie, ce qui donnerait une campagne d’environ 39 jours jusqu’au 5 octobre.

Cette campagne se déroulera dans un contexte chargé. Les surtaxes américaines de cinquante pour cent seront en vigueur, et les contre-tarifs canadiens entreront en jeu le 8 septembre. L’entente sur Churchill Falls verra sa mise en œuvre se poursuivre. La Banque du Canada annoncera ses prochains taux directeurs le 2 septembre, en pleine campagne. Plusieurs rendez-vous télévisés entre les chefs sont prévus en septembre à Radio-Canada et à TVA, et non un seul débat comme on l’a parfois avancé. Enfin, quatre partis promettront des choses différentes à un électorat qui n’a pas de vote stratégiquement évident.

Le Québec mérite une campagne à la hauteur de ces enjeux. Et elle commence bientôt.

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