Montréal cherche encore la ligne entre civilité policière et liberté d’expression — et l’indécision commence à coûter cher en crédibilité.
Le dossier est revenu sur la table cette semaine avec la nouvelle d’une arrestation rare : Mohamed Bekkali, l’automobiliste devenu tristement célèbre en mars pour avoir violemment insulté une policière du SPVM dans une vidéo virale, fait maintenant face à trois chefs d’accusation criminels pour avoir publié un « libelle diffamatoire » à l’endroit de deux policiers et d’une policière. Les gestes reprochés remonteraient aux 13 et 14 juin, et l’homme risque une peine maximale de deux ans d’emprisonnement. C’est une infraction si peu utilisée qu’elle sert, selon plusieurs observateurs, de test grandeur nature pour un débat qui traîne depuis le printemps : Montréal doit-elle se doter d’un règlement municipal interdisant d’insulter un policier?
Un débat né en mars, toujours pas tranché en juillet.
La controverse a éclaté après la diffusion d’une vidéo montrant l’automobiliste bombarder une agente d’insultes misogynes, un geste condamné par le SPVM. Depuis, la mairesse Soraya Martinez Ferrada s’est dite ouverte à l’idée d’un règlement semblable à celui déjà en vigueur à Québec, tout en laissant son cabinet rejeter certains arguments avancés par les militants qui s’y opposent. Quatre mois plus tard, cette position n’a pas bougé d’un iota : ni oui, ni non, mais « on regarde ça ». Une administration municipale a le droit de prendre le temps de bien faire les choses ; elle n’a pas le droit d’entretenir indéfiniment une ambiguïté qui sert surtout à ménager tout le monde en attendant que la pression retombe.
Or la pression, elle, ne retombe pas. Un sondage Léger commandé par la Fraternité des policiers de Montréal a conclu que 70 % de la population montréalaise serait favorable à un tel règlement, et le ministre de la Sécurité intérieure, Ian Lafrenière, a lui-même réitéré publiquement son appui à l’adoption d’un règlement municipal. Il faut noter, par souci de rigueur, qu’un sondage payé par la partie qui réclame la mesure n’est pas un instrument de mesure neutre — sans que cela invalide le résultat, cela mérite d’être précisé chaque fois qu’il est cité, ce que les communiqués officiels omettent généralement de faire.
L’arrestation de Bekkali complique l’argumentaire, elle ne le règle pas.
Voici le nœud du problème : les tribunaux ont déjà les outils du Code criminel pour agir dans les cas les plus graves, comme le démontre cette arrestation, la première du genre à Montréal depuis plus d’un demi-siècle selon les chroniqueurs judiciaires. Cela alimente un argument à double tranchant. D’un côté, les défenseurs des libertés civiles peuvent dire : si le Code criminel suffit pour les cas graves, pourquoi ajouter un règlement municipal pour le reste? De l’autre, la Fraternité des policiers réplique que le libelle diffamatoire est une accusation lourde et rarement portée, alors qu’un règlement municipal offrirait un outil rapide de désescalade pour le quotidien — et elle a un argument chiffré à faire valoir : les cinq municipalités de l’agglomération de Longueuil disposent déjà d’un tel règlement, ayant mené à 53 amendes en 2025 et 49 depuis le début de 2026, tandis que la Ville de Québec, à elle seule, a infligé plus de 11 000 amendes en six ans pour des propos irrespectueux envers des agents.
Ce chiffre de Québec devrait être le vrai sujet de discussion — pas le nombre de sondages.
Onze mille amendes en six ans, c’est un volume qui mérite d’être scruté avant d’être reproduit ailleurs : qui a été visé, dans quels quartiers, et selon quels critères d’appréciation policière d’une « insulte »? C’est précisément ce que Bekkali lui-même invoque pour sa défense, en alléguant avoir été historiquement ciblé par du profilage. Un règlement de cette nature, aussi légitime soit l’objectif de respect envers les agents, ouvre la porte à un large pouvoir discrétionnaire d’appréciation — et l’expérience de Québec, avec ses milliers de constats, est exactement la donnée qu’un conseil municipal devrait exiger de voir ventilée avant de voter, plutôt que de se fier à un sondage commandé par la partie intéressée.
Ce que Montréal doit à ses citoyens, peu importe l’issue.
Que la Ville tranche pour ou contre ce règlement, elle doit le faire sur la base de données publiques et vérifiables — pas sur la pression d’un sondage syndical ni sur l’émotion d’une seule vidéo virale. Quatre mois d’hésitation n’ont produit ni règlement, ni position claire, ni bilan chiffré. C’est le pire des scénarios : assez de temps pour alimenter la polarisation, pas assez pour produire une décision étayée.



