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Élections 2026 : trois fractures qui redessinent la campagne québécoise

À un mois du scrutin, la campagne québécoise change de ton. La crise tarifaire avec Washington s’invite dans la bataille électorale, Québec solidaire relance le débat sur une réforme en profondeur du mode de scrutin et un affrontement sur l’égalité entre les hommes et les femmes oppose de nouveau QS et le Parti conservateur. Trois dossiers qui révèlent, derrière les escarmouches du jour, les fractures politiques qui pourraient marquer la dernière ligne droite.

La riposte tarifaire s’invite dans la campagne

La guerre commerciale entre Ottawa et Washington s’est invitée de façon particulièrement visible dans la campagne électorale québécoise dimanche. À la veille de l’entrée en vigueur d’une nouvelle salve de contre-tarifs canadiens contre les États-Unis, la première ministre sortante Christine Fréchette a annoncé la convocation, lundi, d’une réunion spéciale de son conseil des ministres. Il s’agit d’un événement plutôt exceptionnel en pleine campagne électorale, destiné à faire le point sur l’impact des tarifs américains et des mesures de riposte sur l’économie québécoise.

Le chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, a été le plus direct. Dans une déclaration transmise dimanche, il a affirmé que « la peur n’est pas une stratégie économique et les contre-tarifs ne sont pas l’œuvre des Américains ». Il a soutenu que la suspension d’une campagne devrait se justifier par des éléments nouveaux et qu’il n’y en avait aucun, l’annonce des contre-tarifs par Ottawa datant déjà de douze jours. Le chef conservateur, Éric Duhaime, a lui aussi qualifié l’arrêt temporaire de la campagne caquiste d’opération de diversion, allant jusqu’à parler d’une manœuvre destinée à faire oublier le bilan de la CAQ.

Fait notable, M. St-Pierre Plamondon a demandé que tous les chefs de parti soient désormais informés directement par le premier ministre fédéral, Mark Carney, en cas de nouveaux développements dans le conflit commercial, invoquant la nécessité de préserver l’intégrité du processus électoral en cours. Selon lui, la continuité de l’État doit primer sur les calculs partisans lorsqu’un enjeu de cette ampleur touche l’économie québécoise.

Cet épisode illustre une tension structurelle propre aux campagnes qui coïncident avec une crise extérieure : la frontière devient poreuse entre l’exercice légitime du pouvoir exécutif et l’avantage stratégique qu’une telle situation peut procurer au parti au gouvernement. Reste à savoir si cette séquence pèsera sur l’opinion publique, à un mois d’un scrutin où la CAQ cherche à redresser sa trajectoire après une longue traversée du désert dans les sondages : le parti a oscillé entre 9 % et 25 % d’intentions de vote pendant une bonne partie de 2025 et 2026, loin de son résultat de 2022.

Québec solidaire somme ses adversaires de sceller la fin du scrutin uninominal

Devant l’Assemblée nationale, symbole choisi avec soin, Ruba Ghazal a profité de la onzième journée de campagne pour relancer un dossier qui traverse la politique québécoise depuis plus d’une décennie : la réforme du mode de scrutin. La porte-parole solidaire a exigé des quatre autres chefs de parti un engagement formel selon lequel la campagne de 2026 serait la dernière à se dérouler sous le système électoral actuel.

Québec solidaire propose l’instauration d’un système proportionnel mixte compensatoire, qui permettrait à chaque électeur de voter à la fois pour une candidate ou un candidat de circonscription et pour un parti, les sièges additionnels étant répartis à titre compensatoire à l’échelle régionale. Concrètement, 80 sièges resteraient élus au système uninominal actuel dans les circonscriptions, et 49 sièges compensatoires seraient attribués à des député·es de région, pour un total de 129 sièges à l’Assemblée nationale. Le parti a également annoncé, le même jour, vouloir instaurer un mécanisme de « référendum d’initiative populaire » inspiré de modèles comme la Suisse et l’Italie. Une pétition signée par 10 % des électeurs inscrits pourrait ainsi déclencher un vote populaire sur une question d’intérêt national, à l’exception des enjeux de nature constitutionnelle.

Mme Ghazal a par ailleurs rappelé que le Parti québécois, tout comme le Parti conservateur, avait appuyé un projet de loi similaire déposé par Québec solidaire en novembre dernier.

L’argument de fond avancé par les tenants de la réforme est simple : avec cinq formations actuellement au cœur de la campagne, la probabilité que des majorités de sièges découlent de minorités de suffrages continuera de croître si le mode de scrutin actuel demeure inchangé. Ses détracteurs, en revanche, y voient un risque d’instabilité gouvernementale et une complexité accrue pour l’électorat. Le débat, ancien, retrouve dans cette campagne une actualité particulière, précisément parce que la fragmentation du vote n’a jamais semblé aussi prononcée.

Une passe d’armes sur l’égalité des sexes ravive un clivage de fond entre QS et le PCQ

La campagne a également été marquée, en fin de semaine, par un échange tendu entre Ruba Ghazal et Éric Duhaime. Samedi, le chef conservateur avait reproché à Christine Fréchette de tenir un discours qu’il juge dépassé sur la place des femmes dans la société québécoise, disant avoir l’impression qu’elle parlait « comme si on était en 1980 ou en 1970 ».

Interpellée sur cette sortie dimanche, la porte-parole solidaire a répliqué sèchement, s’interrogeant sur la lecture que fait M. Duhaime de la réalité québécoise. « Je me demande dans quel monde vit M. Éric Duhaime pour dire que l’égalité est atteinte entre les hommes et les femmes au Québec », a-t-elle lancé, citant les 14 femmes tuées cette année dans un contexte de violence conjugale pour contester l’idée que l’égalité entre les hommes et les femmes serait pleinement atteinte au Québec.

Cet échange, en apparence circonscrit à une polémique de campagne, renvoie en réalité à un clivage plus large entre les formations en présence quant à la lecture des rapports sociaux contemporains, et notamment à la place que doivent occuper les politiques publiques de lutte contre la violence fondée sur le genre. Il rappelle aussi combien les enjeux dits « de société » continuent, à un mois du scrutin, de s’entremêler aux débats économiques et institutionnels qui dominent par ailleurs la couverture de cette campagne.

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