Maxime Crépeau a vécu la finale de MLS la plus dramatique de l’histoire. Fracture de la jambe droite, carton rouge, civière, Gareth Bale, tirs au but — tout ça en dix minutes. Et la semaine suivante, il regardait la Coupe du monde sur son divan, la jambe plâtrée. Quatre ans plus tard, Jesse Marsch lui annonce à Montréal qu’il sera le gardien titulaire du Canada. Même lieu. Même coach. Boucle bouclée.
par Jean Emmanuel Duchemin | Série Mondial 2026
Le 5 novembre 2022, au BMO Stadium de Los Angeles, Maxime Crépeau est dans les filets du Los Angeles FC pour la finale de la Coupe MLS. Le match est à 2-2, on joue les prolongations. Il reste dix minutes.
À la 110e minute, une mauvaise passe en retrait d’un défenseur envoie l’attaquant de l’Union de Philadelphie Cory Burke en échappée seule face au but. Crépeau n’a pas le temps de réfléchir. Il sort de sa surface. Il plonge. Il bloque le tir.
Et sa jambe droite se fracture au contact.
Il le sait immédiatement. Allongé sur la pelouse, avant même que les soigneurs n’arrivent, il agite frénétiquement la main vers le banc du LAFC. Sa jambe est cassée. Lui le sait. Son équipe doit le savoir.
Il quitte la pelouse sur une civière — carton rouge brandi par l’arbitre pour avoir interrompu une occasion franche de marquer, blessure grave, Coupe du monde envolée. Il encourage ses coéquipiers depuis la civière, le poing levé, alors qu’il part vers l’hôpital.
La suite ? Gareth Bale — oui, ce Gareth Bale, la légende galloise qui finissait sa carrière en MLS — égalise à la 128e minute. Puis John McCarthy, le gardien remplaçant qui n’avait joué qu’un seul match de la saison régulière, arrête deux tirs au but.
Le LAFC remporte son premier titre de champion de MLS. 3-0 aux tirs au but, après un 3-3 en prolongation.
C’est la finale la plus épique de l’histoire de la MLS. Et son héros principal est allongé sur une table d’opération à Los Angeles.
Greenfield Park, Candiac, la Rive-Sud
Le 11 mai 1994, Maxime Crépeau naît à Greenfield Park au Québec — une ville au bord du Saint-Laurent, à deux pas de Longueuil, sur la Rive-Sud de Montréal. Il grandit à Candiac, à quelques kilomètres de là. Son père s’appelle Rémi, sa mère Huguette Brodeur. Il a un frère, Simon.
Et la famille Brodeur, ça ne rigole pas avec le sport. Sa tante, Linda Brodeur, est une ancienne volleyballeuse de haut niveau. Sa cousine, Geneviève Fraveau, a représenté le Canada en aviron. Le sport coule dans les veines de cette famille de la Rive-Sud.
À dix ans, Maxime choisit les buts. Une clarté immédiate : voir le terrain depuis ce point de vue singulier, être le dernier rempart, le seul qui peut toucher le ballon à la main. Il joue avec les Celtix du Haut-Richelieu en 2008 et 2009, puis rejoint le Centre national de haute performance entre 2007 et 2010.
En 2010, il intègre l’académie de l’Impact de Montréal. Le 5 mars 2013, à 18 ans, il signe son premier contrat professionnel avec l’Impact. L’entraîneur qui le fait signer ? Un certain Jesse Marsch — alors coach de l’Impact, aujourd’hui sélectionneur de l’équipe nationale canadienne.
La boucle commence à se tisser.
Cinq ans à attendre. Une saison à Ottawa pour tout changer.
Ses premières années à l’Impact sont un exercice de patience forcée. De 2013 à 2017, il cumule les bancs de touche, les prêts, les matchs de USL avec l’équipe réserve. En 2017, il joue trois matchs en MLS avec l’Impact.
Trois matchs en quatre ans.
À la fin de la saison 2017, l’Impact repêche le gardien Clément Diop au repêchage. Le message est clair : Crépeau n’est pas dans les plans. Il demande à être transféré.
La solution trouvée : un prêt au Fury d’Ottawa pour la saison 2018 en USL — la deuxième division américaine. Et là, loin des projecteurs, sur les terrains défoncés de la USL, quelque chose se passe. Crépeau enchaîne les blanchissages. Il finit la saison avec 15 jeux blancs en 31 matchs — un record absolu de la USL, toutes saisons confondues. Il est nommé Gardien de l’année de la ligue.
Vancouver le repère. En décembre 2018, les Whitecaps l’acquièrent de Montréal.
« Ma mentalité, c’est : je ne perds pas un seul duel »
À Vancouver, Crépeau est enfin un titulaire. Il s’y installe quatre ans, devient le visage de la franchise, un des meilleurs gardiens de la MLS.
Son coach Marc Dos Santos — un Québécois qu’on a croisé dans l’article sur David, et qui l’avait repéré à 15 ans déjà — dit de lui : « Il est arrivé avec la mentalité de : « C’est ma grande chance, je dois la saisir. » Normalement les gardiens ne brillent pas quand les choses vont mal. Lui est resté sur le droit chemin, il a donné le meilleur de lui-même. »
Crépeau lui-même résume sa philosophie en une phrase, répétée dans plusieurs interviews : « Quand je revêts mon uniforme, mon esprit va dans un endroit où tout tourne autour de la compétitivité. Ma mentalité, c’est : je ne perds pas un seul duel. »
En 2022, il rejoint le LAFC. Et en novembre, survient cette finale de la MLS Cup.
La semaine d’après : le divan, le plâtre et le Mondial sur RDS
Le lundi suivant la finale, l’équipe nationale canadienne entamait son camp de préparation au Bahreïn — la toute première Coupe du monde de l’histoire du Canada depuis 1986 allait commencer dans deux semaines.
Crépeau avait une place dans l’avion. Il était le remplaçant de Milan Borjan.
La première séance d’entraînement du Canada au Bahreïn, ce lundi-là, a été « assombrie » par la nouvelle, selon la formule de La Presse. Le sélectionneur John Herdman a dit simplement : « Je pense que tout le monde est juste dévasté par la façon dont ça s’est passé. »
Maxime Crépeau, lui, a regardé la Coupe du monde depuis son canapé, la jambe plâtrée, en rééducation.
Quelque part à Los Angeles, il a regardé ses coéquipiers affronter la Belgique, la Croatie et le Maroc. Il a regardé Jonathan David rater un penalty contre la Croatie. Il a regardé le Canada perdre les trois matchs du groupe et rentrer à la maison.
Et il a travaillé.
Le retour, puis Orlando, puis la boucle bouclée
Il revient sur les terrains 260 jours après la finale, en juillet 2023. Le LAFC publie une vidéo intitulée Le retour d’un héros.
Après un passage par les Portland Timbers, il signe à Orlando City en janvier 2024 — avec une intention déclarée : se battre pour le poste de titulaire du Canada face à Dayne St. Clair, le gardien du Minnesota United nommé gardien de l’année de la MLS en 2025.
Le duel dure des mois. Le camp de préparation pour le Mondial se passe à Charlotte, en Caroline du Nord. Personne ne sait encore qui sera numéro un.
Et puis, le 5 juin 2026, Jesse Marsch convoque une conférence de presse à Montréal — au Stade Saputo, à quelques mètres de la salle où, 14 ans plus tôt, ce même Marsch avait fait signer à ce même Crépeau son tout premier contrat professionnel.
Il annonce : Maxime Crépeau sera le gardien titulaire du Canada à la Coupe du monde 2026.
Crépeau : « C’est parfois incroyable comment la vie nous réserve des surprises. Je n’ai jamais caché que Montréal, c’est ma maison. Là où sont plantées mes racines. Le fait que ça nous a menés ici, juste avant le dernier match précédant la Coupe du monde, je vais garder ça avec moi pendant longtemps. »
Il ajoute : « Il y a eu beaucoup d’efforts dans les dernières années. On a une expression qui dit : ça prend un village. Mon entourage, ma famille, mes proches, les gens qui m’ont appuyé pendant toutes ces années. »
Ce qu’il faut retenir
Maxime Crépeau n’est pas le joueur le plus connu de cette équipe. Il n’a pas grandi en Côte d’Ivoire, il n’a pas fui une guerre, il n’a pas été déclaré inéligible par la FIFA, il n’a pas signé dans un club légendaire à 20 ans.
Il est de Candiac. Il a attendu cinq ans pour jouer en MLS. Il s’est cassé la jambe pour sauver un match qu’il ne verrait jamais se terminer, et il a regardé la Coupe du monde depuis son divan la jambe dans le plâtre.
Et maintenant, à 32 ans, dans le stade où il a signé son premier contrat, devant le même coach qui avait paraphé ce contrat, il apprend qu’il sera le gardien titulaire de son pays au Mondial.
Dans le sport, les histoires de vengeance sont souvent bruyantes. Celle de Crépeau, elle, est québécoise — silencieuse, tenace, et terriblement belle.




