Il y a une statistique qui mérite qu’on la laisse respirer un moment avant de commenter.
Au premier trimestre de 2026, le Canada a enregistré trente-sept mille cent vingt et un dossiers d’insolvabilité — faillites et propositions de consommateur confondues. En étalant ce chiffre sur la période visée, cela représente dix-sept dossiers déposés en moyenne chaque heure, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. C’est le nombre trimestriel le plus élevé depuis la crise financière de 2009. Et la tendance, dans les premiers mois de 2026, continue de s’aggraver.
Dix-sept familles canadiennes à l’heure. Qui n’arrivent plus.
Ce n’est pas un chiffre abstrait. C’est la réalité concrète, quotidienne, silencieuse d’une crise qui n’a pas de conférence de presse, pas de négociateur en chef, pas de sommet des premiers ministres — et qui sera absente, comme presque toujours, des débats des chefs qui s’amorcent dans les prochaines semaines au Québec.
La carte de crédit comme épicerie
Pour comprendre ce que ces chiffres signifient dans la vie réelle des gens, il faut aller au-delà des statistiques et écouter ceux qui travaillent avec les personnes en détresse financière.
Les syndics autorisés en insolvabilité dressent depuis plusieurs mois un portrait qui n’a rien à voir avec les clichés habituels sur les mauvais gestionnaires ou les dépensiers irresponsables. Ce qu’ils voient dans leurs bureaux, c’est quelque chose de beaucoup plus fondamental et beaucoup plus troublant : des gens qui utilisent leur carte de crédit non pas pour des achats de luxe, mais pour acheter de la nourriture. Des familles qui finissent le mois avec deux cartes de crédit saturées parce que le loyer, l’épicerie et les médicaments ont consumé la totalité du salaire. Des travailleurs qui gagnent un revenu décent mais qui ne peuvent absorber aucune dépense imprévue — une panne de voiture, une fuite dans la plomberie, un médicament non couvert.
La dette moyenne d’un citoyen canadien a atteint soixante-sept mille cinq cents dollars en 2025, excluant l’hypothèque. C’est un record depuis 2011. Parallèlement, les taux d’intérêt, même après leur légère détente de la fin 2025, restent à des niveaux qui font en sorte que servir cette dette absorbe une part croissante du revenu disponible des ménages.
Ce n’est pas une crise d’irresponsabilité individuelle. C’est une crise structurelle produite par la convergence de trois facteurs qui se sont aggravés simultanément : l’inflation persistante du coût des logements, la hausse des prix alimentaires et les taux d’intérêt élevés. Trois réalités sur lesquelles le travailleur moyen n’a aucun contrôle — et sur lesquelles les gouvernements ont agi insuffisamment et trop lentement.
Le Québec : moins frappé, mais pas épargné
La nuance québécoise mérite d’être soulignée avec précision. Au premier trimestre de 2026, la hausse des dossiers d’insolvabilité au Québec est de trois virgule un pour cent — nettement inférieure à la moyenne nationale de huit virgule cinq pour cent, et très loin de la situation ontarienne où le nombre de dossiers a atteint un sommet historique. En proportion de la population adulte, le taux d’insolvabilité québécois est encore inférieur de plusieurs points à son niveau de 2019.
C’est un résultat qui traduit des réalités structurelles que le Québec peut légitimement revendiquer : une culture financière plus prudente, un filet social plus développé, des loyers qui ont certes explosé mais à partir d’une base initiale plus basse qu’à Toronto ou Vancouver, et un système de garderies subventionnées qui libère une capacité financière réelle pour les familles avec enfants.
Mais ces facteurs d’atténuation ne doivent pas masquer une réalité que les syndics québécois eux-mêmes soulignent avec inquiétude. La composition des dossiers d’insolvabilité a profondément changé. Ce ne sont plus majoritairement de mauvais payeurs chroniques ou des entrepreneurs qui ont pris trop de risques. Ce sont de plus en plus des aînés à revenus fixes que l’inflation a rattrapés, des travailleurs précaires dont les contrats à temps partiel ne suffisent plus à couvrir des loyers qui ont doublé en cinq ans, et des familles monoparentales — souvent des femmes — qui jonglent avec des revenus insuffisants dans un système de services qui n’a pas suivi la croissance du coût de la vie.
Trente-cinq mille Québécois ont ouvert un dossier d’insolvabilité en 2025. Trente-cinq mille. C’est la population de Rivière-du-Loup.
L’angle mort des campagnes électorales
Ce qui est troublant dans cette crise de l’insolvabilité, c’est son invisibilité politique. Elle ne produit pas d’images spectaculaires. Elle n’a pas de porte-parole médiatique puissant. Elle ne génère pas de manifestes ni de coalitions de pression. Elle se joue dans des bureaux de syndics, dans des cuisines de logements trop petits, dans des nuits d’insomnie à recalculer un budget qui ne sort plus.
Et pourtant, les partis qui préparent leurs plateformes électorales pour le scrutin du 5 octobre — qu’ils s’appellent CAQ, PQ, PLQ ou Québec solidaire — n’ont pas fait de la crise de l’insolvabilité des ménages un enjeu central de leurs propositions. On parle de tarifs douaniers, de souveraineté, de pipeline, de stade olympique, de troisième lien. Ce sont des sujets légitimes. Mais ils ne répondent pas à la question que se pose concrètement un travailleur de Shawinigan ou un aîné de Rimouski dont la pension ne couvre plus les deux tiers du mois.
La plateforme de Québec solidaire sur les épiceries publiques est l’une des rares propositions qui touche directement au coût de l’alimentation — un irritant central dans les dossiers d’insolvabilité des ménages. Mais elle aussi est formulée dans le registre des grands projets institutionnels plutôt que dans celui de la réponse concrète aux ménages en détresse immédiate.
Ce que l’insolvabilité dit de notre contrat social
Il y a une lecture politique plus profonde de ces chiffres que les partis évitent soigneusement de faire, parce qu’elle est inconfortable pour tout le monde.
Si dix-sept Canadiens par heure n’arrivent plus à rembourser leurs dettes, dans un pays qui affiche un taux de chômage de six virgule cinq pour cent et une croissance positive — même modeste — du PIB, c’est que la prospérité économique agrégée ne ruisselle plus jusqu’aux couches intermédiaires et inférieures de la société avec la même efficacité qu’avant. La croissance existe. Elle est simplement captée de façon croissante par les propriétaires d’actifs — immobiliers surtout — et distribuée de façon décroissante aux locataires, aux salariés sans capital accumulé et aux retraités dont les pensions indexées n’ont pas suivi la flambée des prix réels.
Ce n’est pas un problème de gestion individuelle. C’est un problème de distribution de la prospérité. Et c’est un problème que ni les baisses de taux d’intérêt ni les chèques d’aide ponctuelle ne régleront structurellement, parce qu’il tient à des dynamiques fondamentales du marché immobilier, du marché du travail et de la fiscalité dont aucun gouvernement québécois ou canadien n’a encore eu le courage de changer les règles fondamentales.
Le vrai bilan à l’entrée de la campagne
Dans soixante-cinq jours, les Québécois voteront. Les quatre partis vont se présenter devant eux avec leurs bilans et leurs promesses. Et dans les débats, les conférences de presse et les assemblées locales, une question va peser — souvent implicitement, rarement explicitement — sur tout le reste.
Pour qui gouverne-t-on vraiment?
Pas au sens rhétorique ou idéologique. Au sens le plus concret : les décisions prises par les gouvernements successifs — sur le logement, la fiscalité, les services publics, l’immigration, les tarifs — ont-elles amélioré ou dégradé la capacité des ménages ordinaires à traverser un mois sans tomber dans le rouge?
Les chiffres d’insolvabilité donnent une réponse partielle et provisoire à cette question. Et elle n’est pas flatteuse pour les partis au pouvoir — ni à Québec ni à Ottawa.
Les campagnes électorales ont une tendance naturelle à se tourner vers l’avenir, à promettre des transformations, à projeter des visions. C’est leur rôle. Mais parfois, le présent exige qu’on le regarde en face avant de parler d’avenir. Dix-sept dossiers d’insolvabilité à l’heure, c’est le présent d’un Canada et d’un Québec que leurs dirigeants n’ont pas encore su protéger aussi bien qu’ils le prétendent.
Ça mérite, au minimum, qu’on en parle.



