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Charlottetown, 2026 : le Canada cherche sa voix commune — et ne la trouve pas encore

Derrière le choix de Charlottetown pour ce Conseil de la fédération se cache une charge symbolique qui ne doit rien au hasard. C’est dans cette ville que les Pères de la Confédération ont esquissé, en 1864, les bases d’un pays. C’est aujourd’hui dans cette même ville que les premiers ministres des provinces tentent de se mettre d’accord sur la façon de défendre ce pays contre la menace commerciale la plus sérieuse qu’il ait connue depuis des décennies.

Le symbole est saisissant. La réalité, elle, est beaucoup plus désordonnée.

Une réunion de crise dans un format de routine

Ce Conseil de la fédération devait être une réunion estivale ordinaire — échanges sur les priorités interprovinciales, photo de famille, déclaration commune sur quelques dossiers consensuels. En moins de quarante-huit heures, le décret de Trump imposant 50 % de droits de douane supplémentaires sur des centaines de produits canadiens en a fait tout autre chose : un sommet de crise improvisé, avec une visioconférence d’urgence ajoutée à la dernière minute entre Mark Carney et ses homologues provinciaux.

Cette réunion virtuelle s’est tenue hier après-midi, pendant une heure. Carney a informé les premiers ministres des mesures fédérales envisagées, a fait état de son appel téléphonique avec Trump — les deux dirigeants se seraient entendus pour intensifier les négociations sur l’ACEUM dans les deux prochaines semaines — et a répété que toutes les options restaient sur la table.

C’est dans ce flou assumé, dans ce «toutes les options», que réside le cœur du problème politique que Charlottetown met à nu.

Une unité de façade, des divergences profondes

Lorsque les caméras se braquent sur eux, les premiers ministres provinciaux parlent d’une même voix. Ils condamnent les tarifs. Ils soutiennent les négociations. Ils réclament une réponse fédérale ferme. L’unanimité de façade est parfaite.

Mais grattez la surface, et les failles apparaissent immédiatement.

Doug Ford a été le plus direct depuis lundi soir, avec une rhétorique musclée qui tranche avec la prudence d’Ottawa. Sa conviction est simple et sans nuance : il faut riposter dollar pour dollar, tarif pour tarif. David Eby, en Colombie-Britannique, a tenu un discours presque identique, qualifiant Trump d’intimidateur et refusant catégoriquement tout retour des alcools américains dans les épiceries et dépanneurs de sa province.

Christine Fréchette, elle, a choisi la retenue. À son arrivée à Charlottetown, elle a indiqué vouloir prendre le temps d’analyser les décrets présidentiels avant de se prononcer, et n’a pas voulu indiquer si le Québec envisagerait de remettre en vente les alcools américains à la SAQ. C’est une position prudente, cohérente avec son tempérament et avec la réalité d’une économie québécoise qui souffre déjà des tarifs existants et qui n’a pas besoin d’une escalade supplémentaire à soixante-quinze jours d’une élection provinciale.

Scott Moe, en Saskatchewan, a appelé à faire front commun avec Ottawa — mais ce front commun existe-t-il vraiment quand Ford réclame des représailles immédiates et que Fréchette demande du temps pour analyser?

Et Danielle Smith, en Alberta? Elle reste dans son registre habituel : son secteur énergétique est explicitement exclu des nouvelles surtaxes, ce qui lui retire une partie de l’urgence politique que ressentent Ford et Fréchette. Pour l’Alberta, cette nouvelle salve tarifaire est préoccupante mais gérable. Pour l’Ontario et le Québec, c’est une menace existentielle pour des pans entiers de leur tissu industriel.

L’alcool américain : le symbole qui empoisonne tout

Au cœur de la tension entre Ottawa et Washington se trouve un dossier que personne ne semblait anticiper comme détonateur : le retrait des alcools américains des tablettes des sociétés provinciales des alcools.

Ce boycott, lancé par les provinces canadiennes comme mesure de rétorsion lors de la première vague de tarifs au printemps 2025, est devenu l’une des principales sources d’irritation que l’administration Trump invoque officiellement pour justifier ses nouvelles surtaxes. Le représentant au commerce américain Jamieson Greer l’a dit explicitement : le Canada est le seul partenaire et allié qui continue de riposter contre les États-Unis, et le boycott des alcools américains en est la manifestation la plus visible.

La logique américaine est intéressée, mais pas sans fondement commercial : le retrait des bourbons, vins et spiritueux américains des marchés provinciaux coûte réellement de l’argent aux producteurs américains, particulièrement dans des États comme le Kentucky qui ont des liens politiques étroits avec l’administration républicaine.

La question qui se pose maintenant au Canada est inconfortable : faut-il lever ce boycott pour désamorcer la crise, au risque de paraître capituler? Ou le maintenir, au risque que les 50 % de surtaxes entrent en vigueur le 20 août et frappent des secteurs québécois et ontariens qui n’ont aucun lien avec l’alcool?

Eby a tranché pour lui : jamais. Fréchette n’a pas répondu. Carney n’a pas dit un mot là-dessus en public. C’est pourtant peut-être le levier le plus immédiat dont dispose le Canada pour obtenir au moins un sursis.

Ce que les deux prochaines semaines vont déterminer

Carney et Trump se sont entendus hier pour intensifier les négociations sur l’ACEUM dans les deux prochaines semaines. C’est un délai qui coïncide presque exactement avec la date à laquelle le déclenchement officiel de la campagne électorale québécoise est attendu — autour du 20 août, soit précisément le jour où les nouveaux tarifs entreraient en vigueur.

Le calendrier est vertigineux. Si les négociations aboutissent à un sursis ou à un accord préliminaire avant le 20 août, Carney pourra se présenter devant les Canadiens — et les Québécois — comme l’homme qui a tenu ferme et obtenu des résultats. Si elles échouent et que les surtaxes entrent en vigueur, il devra expliquer pourquoi sa stratégie de retenue n’a pas fonctionné, et dans quel état se trouve l’économie canadienne à l’aube d’une élection provinciale.

Pour Fréchette, l’enjeu est encore plus direct. Les secteurs québécois touchés — meuble, produits laitiers, vin, ciment, matériaux de construction — représentent des emplois dans des circonscriptions que la CAQ doit défendre en octobre. Une escalade tarifaire qui coûte des emplois dans Lanaudière ou dans le Centre-du-Québec pendant les sept semaines de campagne électorale serait politiquement dévastatrice pour une formation déjà fragilisée.

Charlottetown, 2026 : une confédération sous pression

Il faut nommer ce que ce moment révèle sur la structure même de la fédération canadienne.

Quand une crise commerciale extérieure frappe le Canada, elle ne frappe pas toutes les provinces de la même façon. L’Alberta est protégée par les exclusions tarifaires sur l’énergie. La Saskatchewan également. L’Ontario et le Québec absorbent les coups les plus directs sur leur tissu manufacturier. Les provinces atlantiques souffrent de l’inflation sans avoir les ressources fiscales des grandes provinces pour amortir le choc.

Cette asymétrie est structurelle. Elle ne date pas de Trump — elle est inscrite dans la géographie et dans l’économie du pays depuis des générations. Mais Trump l’a rendue politiquement explosive en forçant toutes les provinces à se prononcer sur une stratégie commune alors que leurs intérêts divergent fondamentalement.

Le président du Conseil de la fédération, le premier ministre de l’Île-du-Prince-Édouard Rob Lantz, a présenté le délai de trente jours comme une occasion de revoir tout ce qu’il y a sur la table. C’est une lecture optimiste qui mérite d’être soutenue. Mais pour que ces trente jours produisent quelque chose, il faudra que Carney aille au-delà des visioconférences et des formules prudentes, que les provinces acceptent de céder sur certains symboles — comme les alcools américains — pour préserver l’essentiel, et que Washington montre qu’une entente est réellement dans son intérêt.

Trois conditions difficiles. Trois conditions nécessaires. Et une horloge qui tourne.

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