Top 5 This Week

Articles similaires

122,5 millions pour les victimes des tarifs : quand l’aide arrive après la blessure

Dans les moments de crise économique, il y a une formule que les gouvernements affectionnent. Elle consiste à annoncer un programme d’aide avec des chiffres suffisamment ronds pour impressionner, des mots suffisamment vagues pour ne pas engager, et un calendrier suffisamment flou pour ne pas être évalué trop tôt. Ce matin, Québec et Ottawa ont annoncé conjointement une entente de 122,5 millions de dollars pour soutenir les travailleurs et les entreprises touchés par les droits de douane américains.

C’est un geste réel. C’est aussi, dans le contexte de ce que vivent réellement les entreprises québécoises depuis seize mois, un geste nettement insuffisant présenté avec un enthousiasme inversement proportionnel à son ampleur.

Mettons les chiffres en perspective.

122,5 millions : le calcul qu’on ne fait pas

Commençons par le chiffre lui-même, parce qu’il mérite d’être resitué dans son contexte réel plutôt que d’être présenté dans l’abstrait.

Les exportations québécoises vers les États-Unis représentent environ 85 milliards de dollars annuellement. Les tarifs actuellement en vigueur — avant même l’entrée en application des nouvelles surtaxes de cinquante pour cent annoncées le 20 juillet — frappent environ neuf virgule un milliards de dollars de ces exportations avec des taux effectifs qui varient selon les secteurs mais se situent en moyenne autour de neuf pour cent. Ce sont donc environ 820 millions de dollars de coûts tarifaires supplémentaires que les exportateurs québécois absorbent chaque année depuis le début de la guerre commerciale.

L’aide annoncée ce matin représente 122,5 millions. Répartis sur deux ans — ce qui est la durée implicite de ce type de partenariat fédéral-provincial — cela donne environ 61 millions par année. Soit un peu plus de sept pour cent du coût annuel des tarifs pour les entreprises québécoises.

Sept pour cent. C’est ce que les gouvernements offrent aux exportateurs qui absorbent cent pour cent de la facture.

Et encore, cette aide n’est pas destinée à compenser directement les coûts tarifaires. Elle est explicitement orientée vers le perfectionnement des compétences de la main-d’œuvre touchée et l’aide aux travailleurs à s’orienter dans un marché du travail en changement. Ce sont des objectifs légitimes et même nécessaires. Mais ils ne remettent pas un centime dans la caisse d’une usine de meubles de Victoriaville qui voit sa marge bénéficiaire s’évaporer à cause des tarifs.

Le programme FRONTIÈRE : la bonne idée qui arrive trop tard

Il faut reconnaître qu’au-delà de l’entente d’aujourd’hui, l’arsenal de soutien aux entreprises québécoises s’est progressivement étoffé depuis le début de la crise. Investissement Québec a mis sur pied le programme FRONTIÈRE — Financement pour répondre à l’offensive de nouveaux tarifs et pour les initiatives pour des entreprises résilientes et exportatrices — pour soutenir les besoins de liquidités des manufacturiers touchés.

Mais le programme FRONTIÈRE a fermé ses portes aux nouvelles demandes le 31 mars 2026. En d’autres termes, au moment précis où les nouvelles surtaxes de cinquante pour cent ont été annoncées — le 20 juillet — le principal programme de soutien aux liquidités des entreprises manufacturières québécoises n’acceptait plus de demandes depuis quatre mois.

La chronologie est révélatrice d’un problème structurel dans la réponse gouvernementale à cette crise. Les programmes ont été conçus pour répondre à une vague tarifaire initiale. Ils ont été fermés ou réduits avant que la vague suivante n’arrive. Et à chaque nouvelle escalade, les gouvernements recommencent à zéro avec de nouvelles annonces — pendant que les entreprises, elles, ont besoin de certitude et de continuité pour planifier leurs investissements et leurs effectifs.

La formation : nécessaire, mais pas suffisante

L’angle choisi par cette nouvelle entente — le perfectionnement des compétences et l’aide à la reconversion professionnelle — reflète une vision de la crise tarifaire qui mérite d’être questionnée.

Former des travailleurs pour qu’ils s’adaptent à un marché du travail en changement, c’est partir du principe que certains emplois industriels ne reviendront pas, que la transition est inévitable, et qu’il vaut mieux préparer les travailleurs à autre chose que de tenter de sauver chaque emploi menacé. C’est une posture réaliste et même sage à long terme.

Mais elle envoie aussi un signal que les gouvernements ne semblent pas avoir mesuré dans toutes ses conséquences. En annonçant des programmes de reconversion avant même la conclusion des négociations commerciales, Ottawa et Québec signalent implicitement qu’ils ne croient pas que les tarifs vont disparaître de sitôt. Que les emplois perdus dans l’aluminium, le meuble ou le bois d’œuvre sont peut-être perdus pour de bon. Que la réponse à la guerre commerciale, côté canadien, c’est davantage l’adaptation que la résistance.

Ce n’est peut-être pas le message que LeBlanc souhaite envoyer pendant qu’il négocie à Washington.

JD Vance et Tim Tierney : la scène qui dit tout

Pour comprendre le contexte dans lequel cette aide de 122,5 millions est annoncée, il faut revenir sur un incident qui a eu lieu la semaine dernière à Washington et qui a largement circulé dans les milieux politiques canadiens sans recevoir l’attention qu’il méritait.

Le président de la Fédération canadienne des municipalités, le conseiller municipal d’Ottawa Tim Tierney, se trouvait à Washington pour un événement officiel quand le vice-président américain JD Vance a interrompu son propre discours pour s’en prendre directement à lui, devant des centaines de personnes. Vance a publiquement interpellé Tierney, le pointant comme représentant d’un Canada qui, selon ses mots, profitait des États-Unis depuis trop longtemps.

Tierney a répondu avec dignité, dans les jours suivants, que les Américains avaient fait leur choix en élisant l’administration actuelle — sous-entendu que ce choix était leur droit et leur responsabilité, mais qu’il ne changerait pas la réalité des relations économiques entre les deux pays.

Cet incident n’est pas anecdotique. Il révèle que la posture américaine envers le Canada n’est pas seulement une question de politique commerciale négociée entre ministres et représentants. C’est une posture culturelle et politique qui va jusqu’au vice-président et qui consiste à traiter le Canada non pas comme un partenaire, mais comme un bénéficiaire illégitime de la générosité américaine. Dans cet environnement, un programme de perfectionnement des compétences à 122,5 millions ne change rien à la dynamique de fond.

Ce que les seize prochains jours vont révéler

Dans seize jours, le 20 août, les surtaxes de cinquante pour cent entrent en vigueur — à moins qu’un accord n’intervienne d’ici là. LeBlanc est à Washington. Les négociations avancent, dit-on, sans qu’on sache exactement vers quoi.

Ce que l’annonce d’aujourd’hui dit sur l’état d’esprit des gouvernements, c’est qu’ils se préparent à un scénario où les tarifs ne disparaissent pas le 20 août. On ne lance pas un programme de reconversion professionnelle deux semaines avant une échéance tarifaire si on croit que cette échéance va être résolue favorablement. On le lance parce qu’on anticipe que la crise va durer, que les emplois vont continuer d’être sous pression, et qu’il faut montrer qu’on fait quelque chose.

C’est de la gestion honnête dans un contexte difficile. Ce n’est pas une solution à la hauteur du défi.

Les travailleurs du secteur du bois d’œuvre de l’Abitibi, de l’aluminium du Saguenay et du meuble de Lanaudière ne veulent pas principalement être formés à faire autre chose. Ils veulent pouvoir continuer à faire ce qu’ils savent faire, dans les entreprises qui les emploient, avec un accès stable au marché américain pour lequel leurs employeurs ont construit des relations commerciales sur des décennies.

C’est ce que le gouvernement n’a pas encore réussi à leur garantir. Et 122,5 millions pour apprendre à faire autre chose, aussi bien intentionné que ce soit, ne remplace pas cette garantie.

L’aide aux victimes n’est pas une politique commerciale

Il y a une distinction fondamentale que les gouvernements ont tendance à brouiller dans les crises de cette nature, parce qu’elle est politiquement inconfortable à maintenir clairement.

L’aide aux travailleurs touchés est une mesure sociale. Elle est nécessaire, humaine et justifiée. Elle ne doit pas être confondue avec une politique commerciale. Aider les victimes d’une guerre commerciale n’est pas la même chose que gagner cette guerre commerciale. Former des travailleurs déplacés n’est pas la même chose que protéger leurs emplois.

La vraie politique commerciale se négocie à Washington. Et c’est là que se joue l’avenir économique du Québec manufacturier — pas dans les salles de formation professionnelle, aussi bien équipées soient-elles.

Ce matin, Québec et Ottawa ont annoncé 122,5 millions pour aider les victimes. Il reste seize jours pour savoir si les négociateurs à Washington peuvent éviter qu’il y en ait beaucoup plus.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Populaires