Il y a quelque chose de frappant dans l’image de ce matin. Mark Carney, premier ministre du Canada, debout devant les travailleurs de Rio Tinto au complexe Jonquière d’Arvida, à Saguenay — là où l’aluminium coule depuis 1926, là où des générations de familles québécoises ont construit leur vie autour des cuves d’électrolyse — en train d’expliquer que les négociations avec Washington sont devenues, pour utiliser son mot, « nasty ».
Il commentait ainsi le discours prononcé la veille par Donald Trump à Las Vegas, devant une salle comble. Trump avait déclaré, avec la brutalité désormais caractéristique de ses formulations : « Le Canada est salaud. J’aime les gens, mais ils sont salauds. Des dirigeants salauds. »
Treize jours avant que les nouvelles surtaxes de cinquante pour cent n’entrent en vigueur, le président des États-Unis traite son principal partenaire commercial de « salaud » dans un discours public. Et le premier ministre canadien répond en disant que oui, les négociations peuvent être qualifiées de nasty — comme si c’était un contexte qu’on pouvait accepter avec flegme.
Ce n’est pas du flegme. C’est de la résignation habillée en sang-froid.
Ce que l’aluminium dit que les discours ne disent pas
Avant même de commenter la politique, laissons les chiffres parler. Carney l’a dit lui-même, devant les caméras d’Arvida : depuis l’entrée en vigueur des premiers tarifs américains sur l’aluminium, le prix de l’aluminium primaire aux États-Unis a augmenté de cinquante-huit pour cent. Ce matin, il serait même à cinquante-huit pour cent au-dessus du prix mondial, en plus d’un tarif supplémentaire de cinquante pour cent qui menace d’entrer en vigueur le 19 août.
Ces chiffres devraient être au cœur de chaque conversation politique canadienne depuis des mois. Pas parce qu’ils sont favorables aux intérêts canadiens — ils ne le sont pas directement. Mais parce qu’ils démontrent quelque chose que Carney a formulé avec une précision bienvenue ce matin : cette guerre tarifaire nuit à tout le monde. Un aluminium américain à cinquante-huit pour cent plus cher que le cours mondial, c’est un aluminium que les fabricants américains de canettes, de pièces automobiles, d’avions et d’appareils électroménagers paient cinquante-huit pour cent trop cher. Ce sont des coûts que ces entreprises répercutent sur leurs propres consommateurs.
La logique économique de ces tarifs est autodestructrice pour Washington. Le problème, c’est que Washington le sait et s’en moque — parce que la guerre tarifaire n’est pas une politique économique. C’est une politique de domination. Et dans une politique de domination, le coût pour soi-même est acceptable si le coût pour l’autre est suffisamment douloureux.
Le revirement stratégique de Carney : pas d’accord partiel
Ce matin, Carney a dit quelque chose qui représente un changement de cap notable par rapport à la direction que semblait prendre la stratégie canadienne depuis deux semaines.
Alors que la fuite du Globe and Mail dimanche suggérait qu’Ottawa envisageait de plafonner volontairement ses exportations d’aluminium en échange d’un allègement tarifaire — une approche sectorielle et ciblée — Carney a rejeté explicitement cette direction depuis Saguenay. Il n’est pas intéressé par un accord très ciblé sans liens avec d’autres secteurs. Ce qu’il veut, c’est un accord plus global, plus complet, qui traite simultanément l’automobile, l’acier, l’aluminium et les produits forestiers.
C’est une position de principe cohérente et défendable. C’est aussi une position qui rend un accord dans les treize prochains jours pratiquement impossible.
Un accord global sur quatre secteurs majeurs, impliquant des modifications à l’ACEUM, des règles d’origine révisées, des engagements sur la gestion de l’offre, et le dossier des alcools — tout cela en treize jours, alors que les négociations formelles ne sont officiellement commencées que depuis deux semaines — c’est de l’optimisme qui frôle l’utopie. Ou c’est une position de négociation destinée à permettre à Carney de dire, le 19 août venu, que ce n’est pas lui qui a refusé un accord, mais Washington qui n’a pas voulu d’un deal complet.
Ce n’est pas nécessairement une mauvaise stratégie politique. C’est une stratégie honnête si Carney a véritablement décidé que des surtaxes valent mieux que des concessions isolées. Mais les travailleurs d’Arvida qui écoutaient leur premier ministre ce matin méritent qu’on leur dise clairement ce que cette position signifie pour eux concrètement : un risque réel que les tarifs de cinquante pour cent entrent en vigueur le 19 août, et que leur employeur paie une facture supplémentaire colossale pour écouler sa production vers les États-Unis.
Chicoutimi-Le Fjord : la visite qui mélange tout
Il y a une autre dimension dans cette journée saguenéenne de Carney qu’il serait malhonnête de ne pas nommer. Le premier ministre n’est pas venu au Saguenay uniquement pour défendre l’aluminium. Il est venu pour soutenir Daniel Gobeil, son candidat libéral dans l’élection partielle fédérale du 31 août dans Chicoutimi-Le Fjord.
C’est de la politique normale. Tous les premiers ministres font des visites électorales habillées en déplacements officiels. Mais le choix de Daniel Gobeil comme candidat libéral dans cette circonscription mérite qu’on s’y attarde, parce qu’il illustre une ingéniosité tactique que Carney maîtrise mieux que la plupart de ses prédécesseurs.
Gobeil est un ancien président des Producteurs de lait du Québec. Dans une circonscription où l’aluminium est roi, Carney choisit un candidat dont la crédibilité est construite sur la défense de la gestion de l’offre laitière — le secteur que Washington réclame précisément comme concession dans les négociations commerciales. Le message subliminal est limpide : votez pour nous, et nous défendrons vos producteurs laitiers face à Washington. Et pendant que Carney dit qu’il ne touchera pas à la gestion de l’offre, son candidat dans Chicoutimi-Le Fjord est l’incarnation vivante de cette promesse.
C’est de la politique bien ficelée. C’est aussi une façon de lier les deux enjeux — la guerre tarifaire et l’élection partielle — d’une façon qui transforme un vote sur la représentation fédérale en référendum sur la gestion de la crise commerciale. Pour les libéraux, un gain dans Chicoutimi-Le Fjord le 31 août serait présenté comme une validation populaire de l’approche Carney. Une défaite serait beaucoup plus difficile à expliquer.
Trump à Las Vegas : quand la vulgarité devient une stratégie
Revenons sur le discours de Trump à Las Vegas, parce qu’il mérite d’être analysé au-delà de l’indignation qu’il suscite légitimement.
Quand Trump traite le Canada de « salaud » dans un discours public, ce n’est pas un dérapage. Ce n’est pas de l’impulsivité. C’est une technique de négociation délibérée et rodée — celle qui consiste à humilier publiquement son interlocuteur pour le pousser à accepter des concessions défavorables juste pour faire cesser l’humiliation.
Carney a répondu correctement en refusant de se laisser déstabiliser, en disant que les négociations peuvent être nasty mais que l’enjeu, c’est les emplois canadiens. C’est la réponse adulte et digne. Mais elle a aussi une limite : à force d’absorber publiquement ces humiliations sans y répondre avec une force équivalente, le Canada risque d’envoyer à Washington le signal qu’il peut supporter n’importe quoi pourvu qu’un accord soit possible.
Il y a un moment, dans toute négociation, où montrer qu’on est prêt à partir de la table est le seul levier qui reste. Carney a dit qu’il ferait « tout ce qui est nécessaire » si les tarifs entrent en vigueur. Ce type de formule, si elle n’est pas accompagnée de précisions sur ce que ce « tout » signifie concrètement — des contre-mesures ciblées, des représailles sectorielles, une escalade diplomatique — finit par ressembler à une menace vide.
Treize jours. Si Carney ne précise pas ce que « tout ce qui est nécessaire » veut dire avant le 19 août, les marchés, les entreprises et les travailleurs vont tirer leurs propres conclusions.
Elysis : la vraie bonne nouvelle qu’on n’entend pas assez
Au milieu de cette journée tendue, il y a un signal positif que Carney a mis en valeur à Saguenay et qui mérite d’être souligné sans ironie.
L’usine de démonstration Elysis, en construction au complexe Jonquière d’Arvida, représente l’un des projets industriels les plus importants dans l’histoire récente de l’aluminium mondial. Développée conjointement par Rio Tinto et Alcoa avec le soutien financier des gouvernements canadien et québécois, cette technologie vise à produire de l’aluminium sans émissions de carbone — en remplaçant les anodes de carbone par un matériau inerte qui ne produit pas de CO2 mais de l’oxygène.
Si cette technologie passe à l’échelle industrielle — et les résultats des démonstrations sont jusqu’ici encourageants — l’aluminium du Saguenay deviendrait le matériau de construction le plus propre disponible sur le marché mondial, à un moment où la pression réglementaire pour décarboner les chaînes d’approvisionnement industrielles s’intensifie partout dans le monde. Ce serait un avantage compétitif absolument sans équivalent — et il rendrait les tarifs américains d’autant plus absurdes, puisqu’ils pénaliseraient précisément le métal le plus propre disponible.
C’est l’ironie tragique de cette guerre tarifaire appliquée à l’aluminium québécois : Washington pénalise avec des droits de douane records un secteur qui est en train de développer la technologie qui rendra l’industrie mondiale de l’aluminium décarbonée. Le monde a besoin de cet aluminium. Et Trump le taxe à cinquante-huit pour cent.
Ce que treize jours ne peuvent pas accomplir — et ce que la suite exige
Carney repart du Saguenay avec des images de travailleurs en combinaison de protection et d’acier en fusion. Ce sont de bonnes images pour une campagne électorale partielle. Elles ne changent pas la réalité des treize prochains jours.
Dans treize jours, soit les négociations produisent quelque chose — un accord partiel que Carney dit ne pas vouloir, une suspension conditionnelle que Washington peut retirer à n’importe quel moment, ou un miracle diplomatique qu’aucun observateur sérieux n’anticipe — soit les surtaxes entrent en vigueur, et le gouvernement doit traduire sa promesse de « tout ce qui est nécessaire » en actes concrets.
Ce que les travailleurs d’Arvida méritent, ce n’est pas de la rhétorique sur les emplois canadiens. C’est un plan précis : si les tarifs entrent en vigueur le 19 août, voici exactement ce que le gouvernement fera dans les 48 heures suivantes pour protéger votre industrie, votre emploi et votre communauté.
Ce plan, jusqu’à preuve du contraire, n’a pas encore été rendu public. Et treize jours, dans cette négociation, c’est à la fois une urgence et un avertissement.


