Sur l’ensemble des provinces canadiennes, c’est le Québec qui supporte le taux tarifaire réel le plus élevé sur ses exportations vers les États-Unis — environ neuf pour cent, contre six virgule sept pour cent pour l’Ontario, cinq virgule trois pour cent pour le Manitoba, et une moyenne nationale de quatre virgule deux pour cent. En clair, quand on calcule les droits de douane réellement payés à la frontière américaine par rapport à la valeur totale des exportations, le Québec paie proportionnellement deux fois plus que la moyenne canadienne.
Ce n’est pas une estimation alarmiste. C’est le résultat d’une analyse rigoureuse des économistes de Desjardins, publiée il y a quelques semaines et confirmée depuis par les données de BMO et de Radio-Canada. Environ neuf virgule un milliards de dollars d’exportations québécoises vers les États-Unis sont maintenant menacés par les nouvelles mesures tarifaires annoncées le 20 juillet — soit plus de dix pour cent des quatre-vingt-cinq milliards d’exportations totales du Québec vers son partenaire commercial principal.
Voilà ce que les nouvelles surtaxes de cinquante pour cent signifient concrètement pour cette province : non pas une menace abstraite sur des marchés lointains, mais une attaque directe sur le quart de ses exportations manufacturières.
Quatre secteurs, des dizaines de milliers d’emplois
Pour comprendre la gravité de la situation, il faut regarder les secteurs touchés avec précision.
Depuis le début de 2025, quatre grandes catégories de produits québécois encaissent des tarifs sectoriels cumulatifs : l’aluminium, le bois d’œuvre, les camions et autobus, et les composantes métalliques dans les produits finis. Ces quatre filières représentent à elles seules une part décisive de l’économie manufacturière de plusieurs régions — le Saguenay-Lac-Saint-Jean pour l’aluminium, la Mauricie et la Côte-Nord pour le bois d’œuvre, Chaudière-Appalaches et le Centre-du-Québec pour les produits manufacturés diversifiés.
Ce ne sont pas des secteurs en déclin que les tarifs achèveraient. Ce sont des industries vivantes, ancrées dans des communautés, qui emploient des travailleurs qualifiés dont les salaires font vivre des familles, des commerces locaux et des municipalités entières. La fermeture de l’usine Bestar à Lac-Mégantic n’est pas un incident isolé — c’est le signal d’une pression qui s’accumule depuis dix-huit mois et qui commence à produire des dommages irréversibles.
La PDG de Manufacturiers et Exportateurs du Québec a résumé la situation sans détour : des entrepreneurs lancent quotidiennement des appels à l’aide. C’est le tableau réel du Québec industriel en ce mois de juillet 2026 — pendant que les dirigeants politiques négocient à Washington et posent pour des photos à Charlottetown.
La stratégie de Trump sur l’aluminium : vouée à l’échec, mais destructrice en transit
Le nouveau volet du décret présidentiel du 20 juillet qui a le moins retenu l’attention mérite pourtant qu’on s’y attarde. En même temps que les nouvelles surtaxes générales, Trump a signé un programme censé inciter des alumineries à relocaliser leur production sur le sol américain, en offrant un tarif réduit de vingt-cinq pour cent aux entreprises qui s’engagent à construire de nouvelles capacités aux États-Unis.
Ce programme est, selon l’analyse de plusieurs experts en géopolitique industrielle, fondamentalement non viable. Les États-Unis manquent de l’électricité bon marché et propre nécessaire à la production d’aluminium primaire. La concurrence asiatique — essentiellement chinoise — qui avait tué l’industrie américaine de l’aluminium dans les années 1990 et 2000 est toujours présente. Et les délais de construction d’une aluminerie moderne se mesurent en années, pas en mois. Dans les faits, ce programme semble davantage conçu pour servir un projet précis en Oklahoma — un partenariat entre Century Aluminum et une entreprise des Émirats arabes unis — que pour véritablement réindustrialiser le secteur américain.
Mais voici le problème pour le Québec : même un programme voué à l’échec industriel à long terme peut produire des dommages économiques réels à court terme. Si quelques grandes entreprises américaines utilisent ce mécanisme pour importer de l’aluminium non québécois à tarif réduit, les alumineries du Saguenay perdent des contrats. Ce sont des emplois qui disparaissent maintenant, pendant que les experts débattent de la viabilité du programme dans dix ans.
Ce que LeBlanc doit obtenir à Washington — et ce qu’il n’obtiendra probablement pas
Le ministre LeBlanc est à Washington cette semaine pour la première session intensive de négociations depuis l’annonce des nouvelles surtaxes. La délégation canadienne y arrive avec une position de départ maintenant publiquement connue : séparer les tarifs sectoriels de la renégociation globale de l’ACEUM, et concentrer l’effort sur l’acier, l’aluminium, l’automobile et les produits forestiers.
C’est précisément là que l’asymétrie de la situation canadienne apparaît dans toute sa brutalité. Les secteurs que LeBlanc veut défendre en priorité sont les secteurs québécois et ontariens les plus touchés. Mais les concessions que Washington exige en échange — assouplissement de la gestion de l’offre, retour des alcools américains dans les épiceries provinciales, modifications aux politiques numériques — touchent elles aussi directement des intérêts québécois que le gouvernement Fréchette ne peut pas sacrifier à soixante-dix jours des élections.
La gestion de l’offre dans le secteur laitier est défendue par des milliers de producteurs québécois organisés politiquement et dispersés dans des dizaines de circonscriptions rurales. Les alcools, c’est la SAQ — une institution publique québécoise dont le boycott des produits américains est devenu un geste de solidarité nationale que de nombreux Québécois ont adopté spontanément. Demander à Fréchette de lâcher l’un ou l’autre de ces dossiers dans le contexte d’une campagne préélectorale, c’est lui demander de se tirer une balle dans le pied pour aider Ottawa à désamorcer une bombe que Washington a posée.
Ce n’est pas qu’une contrainte politique. C’est une réalité démocratique. Et LeBlanc, qui connaît le terrain québécois mieux que quiconque dans le cabinet Carney, sait exactement à quel point sa marge de manœuvre est étroite.
La diversification : progrès réels, vitesse insuffisante
Il y a une bonne nouvelle dans ce tableau difficile, et il faut la nommer honnêtement pour ne pas tomber dans le catastrophisme. Le Canada — et le Québec avec lui — a fait des progrès réels dans la diversification de ses marchés d’exportation. Entre mars 2025 et mars 2026, les exportations canadiennes vers des destinations autres que les États-Unis sont passées de dix-huit milliards à vingt-quatre virgule trois milliards de dollars. La part américaine des exportations canadiennes est passée de soixante-treize à soixante-six virgule sept pour cent.
C’est significatif. C’est aussi insuffisant dans le délai requis. Les entreprises québécoises qui exportaient quatre-vingt pour cent de leur production aux États-Unis ne peuvent pas pivoter vers l’Europe ou l’Asie en quelques mois sans absorber des coûts de transition considérables — nouveaux certificats, nouveaux distributeurs, nouvelles chaînes logistiques. Ce processus prend des années. Et pendant ces années de transition, les emplois sont menacés maintenant.
Il y a aussi un signal encourageant dans le secteur de l’aluminium : depuis le blocage du détroit d’Ormuz, les exportations québécoises vers les États-Unis ont légèrement repris, parce que les Américains font face à des difficultés d’approvisionnement en provenance du Moyen-Orient. C’est une ironie cruelle et révélatrice : la crise géopolitique qui fait monter l’inflation mondiale crée momentanément un besoin américain pour l’aluminium québécois que les tarifs rendent par ailleurs moins compétitif. Les marchés fonctionnent souvent malgré les politiques, pas grâce à elles.
Ce que soixante-dix jours de campagne québécoise vont révéler
Le 5 octobre arrive à grands pas. Et pour la première fois depuis le déclenchement de la guerre commerciale, le Québec entre dans une campagne électorale provinciale en étant la province la plus durement touchée proportionnellement par les tarifs américains — un fait documenté, chiffré, et que tous les partis vont devoir intégrer dans leur programme.
La CAQ de Fréchette devra expliquer pourquoi, après huit ans au pouvoir, les industries québécoises les plus exposées n’ont pas suffisamment diversifié leurs marchés — et ce que le gouvernement entend faire dans les prochains mois pour soutenir les entreprises en détresse maintenant, pas dans deux ans.
Le PQ de St-Pierre Plamondon arguera que la vulnérabilité commerciale du Québec est précisément l’illustration de l’argument souverainiste : un Québec indépendant aurait sa propre voix dans les négociations commerciales internationales plutôt que de dépendre d’Ottawa. C’est un argument qui a une logique, mais qui demande qu’on lui pose aussi une question difficile : comment un Québec indépendant en pleine transition institutionnelle gèrerait-il une guerre commerciale avec Washington dans ses premières années d’existence?
Québec solidaire insistera sur la nécessité de protéger les travailleurs et les communautés touchées par les fermetures — avec des programmes de soutien au revenu, de requalification professionnelle, et d’investissement public dans les régions fragilisées. C’est une réponse sociale à une crise économique, cohérente avec leur vision, mais qui ne règle pas la question de l’accès au marché américain.
Le PLQ de Milliard, lui, aura du mal à se distinguer sur ce dossier — sauf s’il ose proposer des concessions commerciales que les autres partis refusent de faire.
La question que personne ne pose assez fort
Dans toute cette discussion, il manque une voix que les Québécois n’entendent pas assez clairement : celle qui dirait à Ottawa, sans ambiguïté, que le Québec est la province qui paie la facture la plus lourde de cette guerre commerciale, et que les concessions que Washington exige touchent des intérêts québécois spécifiques qui ne peuvent pas être sacrifiés sur l’autel d’un accord global négocié par des diplomates fédéraux.
Cette voix devrait être celle de Christine Fréchette. Pas pour faire de l’obstruction — mais pour s’assurer que, dans les négociations qui se déroulent en ce moment même à Washington, les intérêts du Québec ne se perdent pas dans le consensus mou d’un Conseil de la fédération où tout le monde est d’accord en surface et diverge dans les détails.
Neuf pour cent de taux tarifaire réel. Neuf virgule un milliards d’exportations menacées. Des entrepreneurs qui lancent des appels à l’aide quotidiennement. La province la plus frappée mérite d’être la plus entendue — à Washington comme à Ottawa, et dans la campagne électorale qui commence.



