Ce matin à 9 h 30, Christine Fréchette convoque à Montréal les principaux acteurs économiques du Québec. Autour de la table : Eric Girard aux Finances, Bernard Drainville à l’Économie, Christopher Skeete aux Relations internationales, Louise Blais — l’émissaire du Québec pour la révision de l’ACEUM — et Benjamin Bélair, délégué du Québec à Washington. Une déclaration publique est prévue en début de rencontre. Les médias accrédités pourront couvrir l’ouverture.
Six jours avant le 19 août. À quelques heures de la présentation à Trump, lundi, du cadre d’accord intérimaire que LeBlanc et Charette ont négocié à Washington.
Cette réunion mérite d’être nommée pour ce qu’elle est. C’est le Québec qui entre enfin, formellement et visiblement, dans la pièce où se joue son avenir économique. C’est une décision qui arrive tard — peut-être trop tard pour infléchir ce qui sera concédé à Washington. Mais elle arrive. Et son contenu, ce matin, dira beaucoup sur ce que le gouvernement Fréchette a vraiment compris de ce que dix-huit mois de guerre commerciale ont fait à cette province.
Pourquoi ce matin, et pas il y a trois mois
La première question qu’on doit poser à propos de cette table ronde n’est pas ce qu’elle va produire. C’est pourquoi elle n’a pas eu lieu plus tôt.
Le déclenchement formel de la crise commerciale remonte à l’hiver 2025. Les premiers tarifs sectoriels sur l’aluminium, l’acier et l’automobile ont commencé à frapper les exportateurs québécois dès le printemps de la même année. La CAQ a réagi avec des programmes de soutien aux liquidités, des annonces d’aide aux travailleurs, des déclarations de solidarité avec Ottawa. Elle a nommé Louise Blais comme émissaire pour la révision de l’ACEUM — un geste concret et important, qui mérite d’être reconnu.
Mais une table ronde structurée avec les principaux acteurs économiques, le ministre des Finances, le ministre de l’Économie, les Relations internationales, l’émissaire commerciale et le délégué à Washington — tous autour d’une même table, le même matin, avec une déclaration publique — c’est ce matin que ça se produit pour la première fois. À six jours de l’échéance.
La pression du calendrier a produit ce que dix-huit mois de crise n’avaient pas encore réussi à créer : un exercice de coordination gouvernementale visible, impliquant l’ensemble des acteurs concernés, avec une dimension publique qui envoie un signal aux entreprises, aux syndicats et aux marchés.
C’est bien. C’est insuffisant comme rythme de gouvernance en temps de crise.
Ce que Louise Blais doit avoir dit à Ottawa
Le personnage le plus important de cette table ronde n’est ni Fréchette ni Girard. C’est Louise Blais.
Ancienne ambassadrice du Canada aux Nations Unies, diplomate chevronnée, nommée émissaire du Québec pour la révision de l’ACEUM au printemps 2026, Blais a passé les derniers mois à naviguer dans les couloirs de Washington en parallèle de la délégation fédérale. Elle connaît le terrain américain. Elle a des contacts dans les deux partis. Et elle a, de façon unique parmi tous les participants à cette table ronde, une vision directe de ce qui se négocie à Washington en ce moment — et de ce que le Québec peut encore espérer en obtenir.
Ce que Blais va dire ce matin à huis clos aux acteurs économiques québécois est probablement la chose la plus importante qui se passera dans la politique québécoise aujourd’hui. Non pas parce que ses mots seront rendus publics — ils ne le seront pas entièrement — mais parce que ce qu’elle leur dit conditionnera les positions que Fréchette prendra dans la déclaration publique qui suivra.
La question centrale qu’elle aura à répondre est celle-ci : dans le cadre d’accord qui sera présenté à Trump lundi, qu’est-ce que le Québec a réussi à protéger — et qu’est-ce qu’il n’a pas pu protéger?
Sur l’aluminium : les tarifs sectoriels actuels resteront-ils en place, ou l’accord intérimaire prévoit-il une réduction même partielle? Si oui, à quelles conditions?
Sur la gestion de l’offre : les formulations retenues dans le cadre d’accord sont-elles réellement protectrices pour les producteurs laitiers québécois, ou s’agit-il d’un langage diplomatiquement ambigu destiné à permettre à Washington de présenter une victoire à ses propres électeurs?
Sur les alcools : la réintroduction des produits américains à la SAQ a été confirmée en principe — mais dans quel délai, selon quelles conditions, et avec quelle compensation pour les producteurs québécois qui bénéficiaient du boycott?
Ces trois questions ne sont pas rhétoriques. Ce sont les questions que les acteurs économiques autour de la table poseront ce matin. Et la qualité des réponses de Blais dira si le Québec a eu, dans cette négociation, une voix réelle ou seulement une présence décorative.
Le budget Girard : la toile de fond que personne n’évoque assez
Il y a un document que tous les participants à cette table ronde ont dans leur cartable mental, même s’il n’est pas au programme officiel de la rencontre : le budget 2026-2027 présenté par Eric Girard le 18 mars dernier.
Ce budget a été conçu dans un contexte d’incertitude persistante, avec des mesures totalisant 9,6 milliards sur cinq ans pour renforcer les services publics, stimuler l’économie et protéger le pouvoir d’achat des Québécois. Il prévoyait déjà les tensions tarifaires comme facteur de risque central — et avait intégré des hypothèses de croissance économique prudentes en conséquence.
Ce que le budget Girard ne pouvait pas anticiper avec précision, c’est l’ampleur exacte du choc tarifaire du 20 juillet — l’annonce des nouvelles surtaxes de cinquante pour cent sur plus de 550 catégories de produits canadiens, d’une valeur totale avoisinant les 20 milliards de dollars, dont une proportion significative frappe directement les exportateurs québécois. Ces nouvelles surtaxes, si elles entrent en vigueur le 19 août sans accord, fragiliseraient les hypothèses de revenus fiscaux sur lesquelles repose l’ensemble du plan budgétaire.
Autrement dit, la trajectoire de retour vers l’équilibre budgétaire que Girard a dessinée jusqu’en 2029-2030 repose sur une stabilisation de l’environnement commercial qui n’est pas encore garantie. Si l’accord intérimaire n’est pas conclu, ou s’il ne couvre pas suffisamment les secteurs exportateurs québécois, les prévisions de croissance du PIB québécois pour 2026 devront être révisées à la baisse — et avec elles, les prévisions de revenus fiscaux.
C’est le contexte budgétaire réel dans lequel Fréchette entre en campagne électorale. Pas catastrophique. Mais fragile. Et dépendant d’un accord commercial que son gouvernement provincial n’a pas le pouvoir de négocier directement.
Ce que la déclaration publique doit dire — et ce qu’elle ne doit pas cacher
À la sortie de la table ronde, Fréchette fera une déclaration. Les caméras seront là. Les micros aussi. Et la tentation sera forte de présenter l’exercice comme une réussite — le Québec mobilisé, les acteurs économiques consultés, le gouvernement à l’écoute.
Cette tentation doit être résistée — pas pour des raisons de cynisme politique, mais parce que les Québécois méritent une information précise sur l’état réel de leurs intérêts dans la négociation en cours.
La déclaration de Fréchette devrait répondre à trois questions concrètes que les acteurs économiques qu’elle consulte ce matin se posent sans réponse depuis des semaines.
Premièrement : le gouvernement du Québec soutient-il officiellement le cadre d’accord qui sera présenté à Trump lundi? Si oui, quels sont les éléments de cet accord qui protègent spécifiquement les intérêts québécois? Si non — ou si des réserves existent — quels éléments le Québec considère-t-il insuffisants?
Deuxièmement : dans le scénario où les surtaxes entrent quand même en vigueur le 19 août, quelles mesures provinciales complémentaires aux 122,5 millions déjà annoncés avec Ottawa le gouvernement Fréchette est-il prêt à déployer pour soutenir les entreprises et les travailleurs les plus touchés?
Troisièmement : quelles sont les positions minimales non négociables que le Québec maintient pour la suite des négociations sur l’ACEUM — celles qui auront lieu en 2027, qui traiteront des dossiers les plus structurels comme l’aluminium et l’automobile?
Une déclaration qui répond à ces trois questions est une déclaration de gouvernance. Une déclaration qui les esquive est une déclaration de communication électorale.
Le Québec dans la pièce : enfin, mais comment?
Le Devoir notait hier, avec justesse, que Carney et ses ministres devront sillonner le continent avec plus en main que le catéchisme de bons sentiments. Cette observation vaut tout autant pour Fréchette et les acteurs économiques qu’elle consulte ce matin.
La présence de Louise Blais à Washington, la création d’un rôle d’émissaire pour la révision de l’ACEUM, la table ronde de ce matin — ce sont des signes que le gouvernement Fréchette a pris la mesure de l’enjeu. Ce ne sont pas encore des preuves qu’il a su faire entendre la voix du Québec avec suffisamment de force et de précision dans les négociations qui ont eu lieu depuis dix-huit mois.
La différence entre être dans la pièce et peser dans les décisions est fondamentale. On peut assister à une négociation sans l’influencer. On peut nommer un émissaire sans lui donner les ressources et le mandat pour vraiment changer le cours des discussions. On peut tenir une table ronde la veille d’un accord sans que les positions exprimées autour de cette table n’infléchissent quoi que ce soit à Washington.
Ce matin, le Québec entre dans la pièce. Ce qui va se dire à 9 h 30 à Montréal, et ce que Fréchette dira aux caméras une heure plus tard, dira si cette présence est réelle ou symbolique.
Dans six jours, le verdict du 19 août tranchera la question définitivement.


