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Québec : de prochaines élections avec la guerre commerciale pour toile de fond

Ce lundi matin de début août, quelque chose d’inhabituel se produit dans la politique québécoise. Deux réalités d’une nature radicalement différente se déroulent simultanément, sans que l’une n’attende l’autre, sans que l’une n’efface l’autre.

D’un côté, la campagne électorale qui s’amorce doucement prend corps : candidatures qui se confirment, circulaires qui s’impriment, discours qui se rodent. Le retour d’Elsie Lefebvre au Parti québécois — confirmé par Radio-Canada cette semaine après des jours de spéculations alimentées par TVA elle-même — illustre parfaitement ce mouvement préélectoral qui s’accélère. Vingt-deux ans après avoir été élue à vingt-cinq ans dans Laurier-Dorion, la plus jeune députée de l’histoire de l’Assemblée nationale est de retour dans l’arène, cette fois avec quarante-sept ans d’expérience politique, médiatique et communautaire derrière elle.

De l’autre côté, dans dix-sept jours, les nouvelles surtaxes américaines de cinquante pour cent pourraient entrer en vigueur et frapper de plein fouet une économie québécoise déjà fragilisée. LeBlanc est à Washington. Les négociations progressent, dit-on, sans qu’on sache vraiment vers quoi.

Ces deux réalités vont se percuter dans les semaines qui viennent. Et cette collision va définir la nature même de la campagne électorale qui s’ouvre.

Elsie Lefebvre et le PQ : un symbole plus qu’une candidature

Commençons par la politique québécoise dans sa dimension la plus concrète et la plus lisible. Le retour d’Elsie Lefebvre dans les rangs péquistes est un geste stratégique bien calibré, qui dit quelque chose sur l’état du PQ et sur la façon dont St-Pierre Plamondon construit son équipe en vue d’octobre.

Lefebvre n’est pas une inconnue. Elle est familière à des centaines de milliers de Québécois qui la regardent chaque semaine à La Joute sur TVA — une émission dont l’audience couvre précisément le segment d’électorat que le PQ cherche à reconquérir à Montréal : francophones de classe moyenne, sensibles à la question nationale sans nécessairement être souverainistes convaincus, attentifs aux enjeux culturels et linguistiques. Elle a passé des années à critiquer les libéraux — provinciaux et fédéraux — sur ces mêmes enjeux, avec une constance qui donne de la cohérence à son retour sous bannière péquiste.

La circonscription n’est pas encore confirmée, mais tout indique qu’elle se présentera dans la grande région de Montréal — peut-être dans Laurier-Dorion encore, où elle demeure la seule élue péquiste de l’histoire de cette circonscription, ou dans une circonscription adjacente où le PQ cherche à progresser. Le commentateur politique Philippe Léger a eu cette formulation précise qui résume bien l’enjeu stratégique : c’est une très, très bonne candidature, particulièrement parce que le PQ cherche à séduire davantage l’électorat féminin, surreprésenté chez les électeurs indécis.

Ce dernier point mérite qu’on s’y attarde. Les sondages des dernières semaines montrent une réalité que les analystes ont commencé à documenter avec précision : les femmes, et particulièrement les femmes francophones de trente-cinq à cinquante-cinq ans, sont moins solidement acquises au PQ que les hommes dans la même tranche d’âge. C’est un déficit structurel qui s’explique en partie par la perception que la question de la souveraineté — et la façon dont PSPP la porte — parle davantage à une certaine masculinité politique qu’à la pragmatique sociale que beaucoup de femmes mettent en avant dans leurs choix électoraux. Lefebvre, dont le profil est à la fois souverainiste et ancré dans les enjeux sociaux concrets, est précisément le type de candidature qui peut réduire cet écart.

La carte électorale redessinée : un terrain moins prévisible qu’il n’y paraît

Dans ce contexte de campagne qui s’amorce, un fait peu discuté mais d’une importance capitale mérite d’être souligné : la carte électorale du Québec a été redessinée depuis 2022. Radio-Canada a réalisé une redistribution des quelque quatre millions de votes du dernier scrutin dans les nouvelles circonscriptions, et le résultat est révélateur d’une réalité que les états-majors de tous les partis ont déjà intégrée : dans les nouvelles délimitations, plusieurs résultats de 2022 auraient été différents. Des circonscriptions qui semblaient sûres pour la CAQ deviennent des terrains disputés. Des fiefs péquistes historiques retrouvent une couleur qu’ils avaient perdue depuis des années.

Cette redistribution ajoute une couche d’incertitude supplémentaire dans une élection qui en manque déjà peu. Pour la CAQ — qui rebaptise son équipe autour de Fréchette et qui défend des dizaines de circonscriptions avec des candidats inconnus — la nouvelle carte est un défi logistique supplémentaire. Pour le PQ — qui mise sur une percée dans des circonscriptions francophones de banlieue et de région où la nouvelle carte crée des opportunités inédites — c’est potentiellement une chance à saisir.

Dix-sept jours : la campagne sous la menace des tarifs

Mais au-delà des stratégies de candidatures et des redécoupages électoraux, il y a une réalité plus lourde encore qui pèse sur cette campagne naissante.

Dans dix-sept jours, le 20 août, les nouvelles surtaxes américaines de cinquante pour cent sur cinq cents produits canadiens sont supposées entrer en vigueur. Cette date coïncide avec le début officiel de la période électorale au Québec — le déclenchement formel de la campagne par Christine Fréchette devrait intervenir autour de cette même semaine du 20 août pour une élection le 5 octobre.

Si les surtaxes entrent en vigueur comme prévu, la campagne électorale québécoise s’ouvrira dans un contexte de crise commerciale active, avec des entreprises qui ajustent leurs prix, des travailleurs qui s’interrogent sur leur emploi, et des électeurs qui ressentiront les premières répercussions sur leurs factures d’épicerie et leurs achats courants d’ici à la mi-septembre.

Ce scénario transformerait fondamentalement la dynamique de la campagne. La question économique — qui tarifs frappe, qui protège, qui a un plan — deviendrait l’enjeu central du débat, reléguant au second plan les questions constitutionnelles, identitaires et de services publics qui dominent habituellement les campagnes provinciales.

Dans ce contexte, chaque parti devra répondre à une question précise. La CAQ de Fréchette devra expliquer ce que le gouvernement qu’elle représente — et qui est resté à Québec pendant que LeBlanc négociait à Washington — a fait concrètement pour protéger les exportateurs québécois les plus touchés. Le PQ de St-Pierre Plamondon devra répondre à cette interrogation inévitable : comment un Québec en transition vers l’indépendance aurait-il géré cette crise mieux qu’Ottawa, à court terme, dans ses premières années d’existence? Le PLQ de Milliard, qui s’est présenté devant le consulat américain avec son programme en quatre points, devra préciser quelles concessions il aurait faites à Washington que Carney n’a pas osé faire. Et Québec solidaire devra articuler comment sa vision de protection des travailleurs se traduit concrètement face à un partenaire commercial qui change ses règles toutes les semaines.

Ce que l’Alberta nous dit — et ce que ça signifie pour le Québec

Un autre signal, moins discuté mais potentiellement lourd de conséquences pour la dynamique fédérale-provinciale des prochains mois, est apparu dans les nouvelles de la semaine. Des médias ont signalé des tensions croissantes en Alberta entre fédéralistes et indépendantistes à l’approche d’un hypothétique référendum évoqué dans certains cercles politiques albertains pour l’automne.

Cette dynamique albertaine n’est pas indépendante de la crise tarifaire. Une partie du mouvement souverainiste albertain tire son argument précisément de la perception que le gouvernement fédéral, en refusant de sacrifier la gestion de l’offre ou les alcools américains pour obtenir un accord commercial avec Washington, défend les intérêts québécois et ontariens aux dépens des producteurs énergétiques de l’Ouest.

Pour le Québec, cette dynamique crée une situation paradoxale. Pendant que certains Québécois envisagent la souveraineté du Québec, certains Albertains envisagent une forme de souveraineté de l’Alberta. Les deux mouvements naissent de la même frustration fondamentale avec Ottawa — mais ils tirent dans des directions politiques et économiques radicalement opposées. Et le gouvernement Carney, pris entre ces deux centrifuges, doit naviguer sans se fracasser.

Soixante-trois jours pour définir l’avenir

Il reste soixante-trois jours avant le 5 octobre. C’est la durée d’une campagne électorale complète — suffisamment longtemps pour que des candidatures comme celle d’Elsie Lefebvre construisent leur présence, suffisamment peu pour que les crises extérieures comme la guerre tarifaire imposent leur agenda sans qu’aucun parti ne puisse vraiment l’esquiver.

Ce qui distinguera les partis dans cette campagne ne sera pas leurs slogans ni leurs couleurs. Ce sera leur capacité à répondre à la même question fondamentale posée de deux manières différentes.

D’abord : face à une Amérique du Nord recomposée par Trump, face à une économie mondiale plus fragmentée, face à une population qui vieillit et à un tissu industriel sous pression, quel type de Québec voulez-vous gouverner?

Ensuite : et comment allez-vous le financer?

Les partis qui auront une réponse claire aux deux questions auront les meilleures chances. Les partis qui n’en auront une qu’à la première en en esquivant la seconde perdront la campagne dans les débats — là où les Québécois, contrairement à ce qu’on dit parfois d’eux, posent des questions précises et attendent des réponses chiffrées.

La campagne commence. La crise tarifaire attend. Et soixante-trois jours, dans cet environnement, c’est à la fois très long et terriblement court.

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