Les comptes publics 2025-2026 du Québec, rendus publics il y a une semaine, mais dont la portée mérite qu’on s’y attarde à tête reposée, constituent un exemple assez rare de bonnes nouvelles pour que cela mérite d’être souligné, sans fausse modestie.
Le déficit comptable de l’exercice terminé le 31 mars s’est établi à 5,5 milliards de dollars, soit 0,9 % du PIB québécois. Ce chiffre représente moins de la moitié du déficit de 11,4 milliards que le budget 2025-2026 avait anticipé dans un contexte reconnu comme particulièrement exigeant — tensions commerciales avec Washington, incertitude économique généralisée, récession technique au Canada. Et il positionne le Québec au deuxième rang parmi les provinces canadiennes pour le plus faible déficit en proportion de son PIB.
Ce n’est pas un tour de passe-passe comptable. Ce n’est pas non plus une performance parfaite. C’est une réalité nuancée qui mérite une lecture rigoureuse — ni le triomphalisme que le gouvernement Fréchette sera tenté d’en tirer à soixante-dix jours du scrutin, ni le scepticisme systématique que l’opposition cherchera à lui opposer.
Ce que les chiffres disent vraiment
Commençons par ce qui est incontestablement positif. Une réduction de moitié d’un déficit prévu dans un contexte de guerre commerciale avec le principal partenaire économique du Québec, c’est un résultat concret. Les revenus ont progressé de 2,8 % par rapport à l’exercice précédent, portés essentiellement par la croissance des revenus fiscaux — ce qui signifie que les entreprises et les particuliers québécois ont continué de générer de la richesse malgré les turbulences. Ce n’est pas anodin.
Les dépenses, elles, ont augmenté de 2,9 % — légèrement plus vite que les revenus. Cette dynamique n’est pas alarmante à court terme, mais elle mérite d’être surveillée. Les postes qui ont le plus progressé — rémunération dans le réseau de la santé, coût des médicaments, places en garderie, projets de transport collectif — sont tous des engagements structurels qui ne disparaîtront pas avec le prochain budget. Ils représentent des obligations récurrentes dont la trajectoire, si elle n’est pas maîtrisée, peut transformer une bonne année fiscale en une décennie de pression budgétaire chronique.
Il faut aussi souligner une nuance technique importante, celle-là même qui avait conduit à une révision à la hausse de 606 millions par rapport aux résultats préliminaires publiés en juin. Cette révision s’explique par des ajustements dans les données sur les revenus fiscaux et les transferts fédéraux — exactement le type de volatilité comptable qui doit inviter à la prudence dans l’interprétation des résultats annuels. Un exercice fiscal, au Québec comme ailleurs, n’est jamais entièrement finalisé au moment où il est annoncé.
La bonne fortune ne fait pas une stratégie
Le ministre Girard a raison sur un point : ces résultats reflètent une certaine résilience de l’économie québécoise. Mais ils reflètent aussi, pour une part non négligeable, une série de facteurs sur lesquels le gouvernement n’a eu aucun contrôle direct.
La vigueur des revenus fiscaux est en partie le produit d’une inflation persistante — les Québécois ont payé plus d’impôt parce que les prix ont augmenté, pas nécessairement parce que leur pouvoir d’achat réel a progressé. Ce n’est pas le même succès économique que la croissance de la productivité ou la création de nouveaux emplois dans des secteurs à haute valeur ajoutée. C’est une amélioration des finances publiques portée en partie par la douleur économique des ménages.
Par ailleurs, le contexte de guerre commerciale avec Washington, qui a pesé sur les prévisions initiales du budget et justifié le déficit anticipé de 11,4 milliards, n’a pas disparu. Il s’est aggravé. Les nouvelles surtaxes de 50 % annoncées par Trump le 20 juillet frappent des secteurs québécois qui n’étaient pas dans le collimateur au moment où ce budget a été conçu. Ce qui a permis de faire mieux que prévu en 2025-2026 pourrait très bien ne pas se répéter en 2026-2027 si les représailles commerciales continuent de s’intensifier.
L’élection dans la chambre : ce que le gouvernement ne dit pas
Il serait naïf d’ignorer le contexte dans lequel ces bons résultats sont communiqués. Nous sommes à soixante-dix jours d’un scrutin provincial. Le gouvernement sortant, dont la popularité s’est reconstituée lentement depuis le début de l’année, a besoin de terrain solide pour mener sa campagne. Des finances publiques meilleures que prévu constituent exactement le type d’argument que Christine Fréchette utilisera pour défendre son bilan de gestionnaire prudente face à des adversaires qui promettent des dépenses supplémentaires.
Mais ce cadre électoral impose aussi un examen plus rigoureux de ce que ces chiffres n’annoncent pas. Ils ne disent pas si le Québec est en mesure d’absorber une escalade tarifaire qui toucherait ses exportations de meubles, de ciment et de produits laitiers pendant toute une année fiscale. Ils ne disent pas si le retour graduel à l’équilibre budgétaire — prévu pour 2029-2030 au plus tôt — est encore réaliste dans un environnement où les demandes de financement en santé des provinces restent sans réponse d’Ottawa et où les coûts de défense nationale vont s’alourdir. Ils ne disent pas non plus ce que coûteront les projets d’infrastructure promis — rénovation du Stade olympique, troisième lien version pont, nouvelles capacités énergétiques — dont les factures ne figurent pas encore dans les prévisions à moyen terme.
Les comptes publics regardent en arrière. La campagne électorale, elle, va forcer tous les partis à regarder en avant. Et c’est là que les bonnes nouvelles de vendredi dernier trouvent leur vraie limite : elles disent ce qui s’est passé jusqu’au 31 mars. Elles ne disent rien de ce qui arrive à partir du 20 août — soit le jour où les nouvelles surtaxes américaines pourraient entrer en vigueur.
Ce que le prochain gouvernement trouvera sur son bureau
Quel que soit le parti qui remportera les élections du 5 octobre, le premier ministre ou la première ministre qui prêtera serment à l’automne trouvera sur son bureau un tableau budgétaire qui ressemble à ceci : un déficit de départ plus faible que prévu, mais une trajectoire de revenus dépendante d’une croissance économique dont la vigueur est conditionnelle à la résolution du conflit commercial avec Washington. Des dépenses structurelles — santé, services à la petite enfance, transport collectif — dont la croissance est difficile à freiner sans rupture politique majeure. Et une série d’engagements en capital — énergie, défense, infrastructures — dont les factures arrivent précisément dans les années où le gouvernement espère retrouver l’équilibre.
C’est un héritage qui n’est ni une catastrophe ni un cadeau. C’est une réalité complexe, comme le sont toujours les finances publiques d’un État moderne.
Le Québec a traversé l’année 2025-2026 mieux que prévu. C’est vrai. C’est bien. Et c’est insuffisant pour en faire le récit d’une réussite sans nuance — surtout en campagne électorale, et surtout à vingt-sept jours d’une escalade tarifaire américaine dont personne ne connaît encore l’issue.
Les bonnes nouvelles méritent d’être fêtées. Elles ne méritent pas d’être utilisées comme écran entre les électeurs québécois et les vraies questions auxquelles la prochaine décennie va les confronter.



