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Trump frappe l’automobile, Carney sort l’arme nucléaire, le Québec regarde

La matinée du lundi 24 août aura décidément la capacité de changer le sens de la campagne électorale avant même qu’elle ne soit officiellement déclenchée.

À 10h13, alors que Carney et Fréchette s’apprêtaient à se retrouver à Lévis pour annoncer des investissements en défense avec Bernard Drainville, une information tombait qui allait transformer la nature politique de cette journée : le président américain Donald Trump a annoncé qu’il porterait à 50 % les droits de douane sur les voitures, camions et pièces automobiles fabriqués au Canada, à compter du 1er janvier 2027.

Pas sur certaines pièces. Pas sur certains types de véhicules. Sur toutes les pièces automobiles et tous les véhicules venant du Canada, mais dans un peu plus de quatre mois, et non de façon immédiate.

C’est une escalade d’une brutalité que même les analystes les plus pessimistes n’avaient pas anticipée à ce niveau de généralité. Et elle arrive le premier lundi de la campagne électorale québécoise, deux jours après que Fréchette ait pris le pari de déclencher les élections dans un contexte commercial déjà difficile.

L’automobile : le secteur qui change tout

Pour mesurer l’ampleur de cette nouvelle escalade, il faut regarder les chiffres avec précision.

L’industrie automobile canadienne a exporté environ 46,5 milliards de dollars canadiens en véhicules en 2024, dont plus de 90 % à destination des États-Unis — un des tout premiers postes d’exportation du pays vers son voisin du sud. Les chaînes d’approvisionnement de ce secteur sont par ailleurs intégrées continentalement de façon si profonde que certaines pièces traversent plusieurs fois la frontière canado-américaine avant d’être intégrées dans un véhicule fini.

Des droits de douane de cinquante pour cent sur toutes ces pièces et tous ces véhicules ne réduiraient pas seulement les exportations canadiennes. Ils rendraient les voitures construites en Amérique du Nord, incluant celles assemblées aux États-Unis avec des pièces canadiennes, considérablement plus coûteuses pour les consommateurs américains. Des représentants de l’industrie automobile américaine ont d’ailleurs averti que de tels tarifs pourraient perturber les chaînes d’approvisionnement et faire grimper les coûts aux États-Unis mêmes.

Pour le Québec, les retombées sont directes. Le secteur automobile représente des milliers d’emplois dans des usines de composantes, des entreprises de sous-traitance et des transporteurs spécialisés dispersés dans la grande région de Montréal, en Montérégie et dans les Cantons-de-l’Est. Ce ne sont pas des emplois abstraits. Ce sont les emplois de familles qui votent le 5 octobre et qui apprenaient ce matin que leurs emplois viennent d’être placés sous la menace de droits de douane de cinquante pour cent, effectifs dans un peu plus de quatre mois.

Carney sort l’arme qu’il avait dit ne pas vouloir utiliser

La réponse de Carney à cette nouvelle escalade dit quelque chose d’important sur l’état d’esprit du gouvernement fédéral en ce lundi matin. Selon La Presse, Carney a déclaré : « Rien n’est exclu, mais ce n’est pas pour le moment. » L’option qu’il avait récemment écartée (couper l’électricité et les minéraux critiques aux Américains) est maintenant sur la table.

C’est un changement notable dans la posture de représailles canadienne. Depuis le début de la guerre commerciale, Carney avait systématiquement écarté cette option en invoquant les dommages que cela causerait aux consommateurs et aux industries américaines qui en dépendent, et par ricochet aux économies canadiennes et québécoises elles-mêmes.

Aujourd’hui, il ne l’écarte plus catégoriquement. « Pas pour le moment » mais plus jamais.

Le Canada, et particulièrement le Québec, exporte d’importantes quantités d’électricité vers les États-Unis, notamment vers les États du Nord-Est qui en dépendent pour alimenter leurs réseaux en période de pointe. Une interruption de ces exportations serait douloureuse pour ces États. Et par conséquent pour des sénateurs et des gouverneurs républicains dont Trump a besoin avant les midterms de novembre.

Ce changement de ton marque une évolution importante dans le débat sur les moyens de pression dont dispose Ottawa. Il reste à voir si Washington y verra un simple positionnement rhétorique ou un véritable changement de calcul stratégique.

Lévis, la défense et la politique électorale

À midi, Carney et Fréchette se retrouvaient à Lévis pour annoncer la signature d’un contrat de plus de 11 milliards de dollars avec le Chantier Davie pour la construction de six brise-glaces destinés à la Garde côtière canadienne. Un contrat que le gouvernement fédéral présente comme le plus important de l’histoire de la construction navale au Québec, et qui devrait soutenir près de 5 000 emplois pendant sa phase de construction.

La présence conjointe du premier ministre fédéral et de la première ministre du Québec, dans la circonscription du ministre Drainville, avec une annonce en défense nationale d’une telle ampleur, se prête à une lecture politique : Lévis demeure une circonscription importante pour la CAQ, et une annonce d’investissements majeurs liée au chantier naval Davie permet à Carney de montrer qu’il investit au Québec, pendant que Fréchette peut faire valoir à ses électeurs que son gouvernement a obtenu des retombées concrètes pour la région. Cette lecture reste toutefois une interprétation politique, et non un fait établi sur les intentions des deux dirigeants.

Dans un contexte où la guerre commerciale domine toute l’actualité, une annonce en défense de cette ampleur a quelque chose de presque surréaliste. On parle d’investissements pour sécuriser l’avenir naval du Canada pendant que les travailleurs de l’automobile de la grande région de Montréal apprennent ce matin que leurs emplois viennent d’être mis sous la menace de nouveaux droits de douane.

Cette dissonance entre les deux dossiers de la journée est réelle. Elle est aussi révélatrice d’une stratégie fédérale-provinciale qui cherche à maintenir plusieurs récits positifs simultanément (la fermeté commerciale avec Carney, les retombées économiques régionales avec Fréchette) dans un environnement où chaque nouvelle provenance de Washington risque de tout faire dérailler.

Le PCQ d’Éric Duhaime : la voix oubliée de la droite économique

Ce matin, pendant que tout le monde regardait Washington et Lévis, le Parti conservateur du Québec a présenté sa plateforme économique, articulée autour de « quatre grands chantiers pour moderniser le Québec ». Le parti dresse un portrait sévère du modèle économique québécois et affirme que l’omniprésence de l’État freine la prospérité. « Si on veut remettre l’économie de Québec en marche, si on veut véritablement donner de l’oxygène à nos entreprises, ça commence par des baisses d’impôt substantielles », a indiqué Éric Duhaime.

Le PCQ n’est pas en position de former le gouvernement le 5 octobre. Les sondages les placent loin derrière les quatre grands partis, avec des intentions de vote qui gravitent autour de cinq à sept pour cent. Mais la plateforme économique que Duhaime présente ce matin (baisses d’impôts substantielles, réduction du rôle de l’État, retour à l’équilibre budgétaire en quatre ans) s’inscrit dans une tradition libérale classique que le débat québécois n’entend pas toujours très fort. C’est là une appréciation éditoriale plutôt qu’un fait vérifiable, mais elle mérite d’être nommée comme telle.

La question que pose Duhaime (celle de savoir si l’omniprésence de l’État québécois freine la productivité et la compétitivité) reste, quoi qu’on pense de ses réponses, une question que les quatre grands partis n’abordent pas toujours de front dans leurs propositions publiques.

Le Syndicat des Métallos et les organismes communautaires : la campagne d’en bas

Au milieu de ces grandes manœuvres politiques, deux appels lancés depuis le terrain méritent d’être entendus ce lundi matin, non pas parce qu’ils vont définir la campagne dans les manchettes, mais parce qu’ils représentent la réalité quotidienne de centaines de milliers de Québécois que les partis vont courtiser pendant quarante-deux jours.

Le Syndicat des Métallos, selon des propos rapportés par La Presse, a lancé un appel à l’actuel gouvernement et aux candidats aux prochaines élections d’établir une politique industrielle, en évoquant de premiers signes de ralentissement économique. Ce n’est pas une revendication syndicale ordinaire : c’est la demande d’un syndicat qui représente des travailleurs dans les mines, les aciéries, les fonderies et les usines de transformation, exactement les secteurs que les tarifs américains frappent le plus durement.

Des organismes communautaires ont par ailleurs rappelé, ces derniers jours, que derrière les statistiques économiques se trouvent des familles qui peinent à joindre les deux bouts, notamment sur le plan du logement. Ces organismes demandent que la campagne électorale parle d’eux — pas seulement des grandes entreprises exposées aux tarifs, pas seulement des négociations à Washington, mais des ménages pour qui le coût du logement pèse de plus en plus lourd.

Ce que cette journée dit de la campagne qui commence

Ce lundi 24 août est révélateur de ce que seront les quarante-deux prochains jours, si le 5 octobre demeure la date du scrutin. Une campagne qui va osciller constamment entre deux registres incompatibles. L’urgence commerciale imposée par Washington, qui exige des réponses immédiates et concrètes, et les enjeux structurels de la société québécoise, qui exigent des visions à long terme que l’urgence tend à faire oublier.

Trump a annoncé des droits de douane de cinquante pour cent sur l’automobile ce matin, effectifs au 1er janvier 2027. D’ici la fin de la journée, tous les chefs de partis québécois auront dû réagir. Demain matin, il y aura peut-être une autre annonce de Washington, ou une réponse d’Ottawa, ou une révélation sur les termes de l’accord en cours de finalisation. Et ainsi de suite pendant plusieurs semaines.

Le risque est que la campagne se transforme en course quotidienne pour commenter l’actualité commerciale avec des chefs qui réagissent à Trump plutôt que de présenter leurs visions respectives du Québec qu’ils veulent gouverner.

La responsabilité des partis, des journalistes et des citoyens est de résister à cette dynamique sans ignorer la crise. Parler de la guerre commerciale. Oui, absolument, elle est réelle et urgente. Mais parler aussi du logement, de la démographie, de l’énergie, de l’éducation, de la santé, de la langue — parce que ces enjeux-là existaient avant Trump et existeront après lui.

Le Québec ne vote pas pour un négociateur commercial. Il vote pour un gouvernement qui sera là chaque matin pendant quatre ans — y compris les matins où Washington ne fera pas les manchettes.

Ces matins-là aussi méritent une conversation sérieuse.

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